Changer de cheval

Alors que le Parti libéral du Québec bat des records d’insatisfaction et que son chef fait de plus en plus figure de paratonnerre, les militants libéraux devraient-ils commencer à penser sérieusement à changer de cheval à temps pour la prochaine course électorale?

Malgré l’apparente unité du PLQ derrière Jean Charest, la question est de plus en plus incontournable. La réponse, par contre, est loin d’être évidente. Parmi les bonnes raisons qui pourraient justifier le départ du chef libéral, le bien du parti est loin d’arriver en tête de liste.


Dans les faits, le remède d’un renouvellement du leadership est plus souvent un poison qu’une cure-miracle. Ce ne sont pas les exemples des risques inhérents à une telle opération qui manquent - surtout ces temps-ci dans le reste du Canada.


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Il n’y a pas que le Québec dont l’air dégage actuellement des odeurs de fin de règne. C’est le cas dans les trois autres principales provinces canadiennes.


En Alberta, le vent de changement souffle tellement fort qu’on pourrait assister dès aujourd’hui à la mise à mort électorale de la dynastie progressiste-conservatrice qui règne sur cette province depuis 41 ans.


Il y a quelques mois, le parti au pouvoir croyait pourtant avoir trouvé son salut dans l’arrivée à sa tête d’Alison Redford, une première ministre que sa campagne au leadership avait servi à distancer du régime précédent. Mais en rétrospective, Mme Redford pourrait avoir perdu la guerre électorale en gagnant la bataille du leadership. Si elle sauve sa mise contre le très à droite parti Wildrose aujourd’hui, ce sera parce que de nombreux électeurs libéraux et néodémocrates seront allés à la rescousse de son parti conservateur.


(La campagne albertaine devrait d’ailleurs peut-être inciter à la prudence ceux qui sont tentés de conclure que la Coalition Avenir Québec de François Legault a perdu sa première campagne avant même de l’avoir commencée. Dans la foulée de la victoire au leadership d’Alison Redford, on avait assisté à un tassement important des appuis du jeune parti Wildrose, ce qui n’a pas empêché la tendance au changement de revenir en force au déclenchement de la campagne.)


La situation de la libérale Christy Clark en Colombie-Britannique est aussi inquiétante que celle de sa voisine albertaine. Sa mission consistait également à faire oublier un prédécesseur devenu impopulaire. Elle aussi avait été choisie comme chef parce qu’elle se démarquait du premier ministre sortant.


Loin d’aider à réhabiliter son gouvernement dans l’opinion publique, l’arrivée de Mme Clark - qui était identifiée à la mouvance libérale fédérale - a donné un nouveau souffle au Parti conservateur. À la faveur de ces divisions, le NPD a ravi deux bastions à Christy Clark la semaine dernière.


Par comparaison, le Parti libéral de l’Ontario, qui s’est présenté à l’électorat avec un chef mal-aimé mais éprouvé l’automne dernier, a mieux résisté au vent du changement. Pour son troisième mandat, le premier ministre Dalton McGuinty a dû se contenter d’un gouvernement minoritaire, mais il a conservé le pouvoir.


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Même pour des partis gouvernementaux bien positionnés dans les intentions de vote, un changement à la barre constitue un moment délicat. Le PQ, qui est passé de Lucien Bouchard à Bernard Landry alors que le parti était en relativement bonne posture, l’a appris à ses dépens.


Quant à l’intervention d’un présumé sauveur au beau milieu d’une tempête préélectorale comme celle que vit actuellement le PLQ, elle a presque toujours pour effet d’accélérer le naufrage. Le PLC en passant de Pierre Elliott Trudeau à John Turner en 1984 ; le Parti conservateur lorsque Brian Mulroney a passé la main à Kim Campbell en 1993 ont fait tout sauf sauver les meubles.


À tout prendre, ces deux premiers ministres aguerris auraient sans doute mieux tiré leur épingle du jeu que leurs successeurs. Mais ce qui est encore plus certain, c’est que l’un comme l’autre aurait tout de même encaissé un revers électoral cinglant.


Au cours de sa longue carrière, Jean Charest n’a pas connu ce genre de défaite. Même s’il a perdu trois campagnes — au leadership conservateur en 1993, comme chef fédéral en 1997 et comme chef du PLQ en 1998 —, il a tout de même dépassé ou bien le score de son prédécesseur ou les attentes des observateurs à tous les coups. Mais si la tendance se maintient, il n’y aura pas de victoire morale pour le PLQ au bout du prochain tunnel électoral.


Tout cela pour dire que le salut du PLQ ne passe peut-être pas par le départ de son chef, mais que le bien de Jean Charest - qui aspire, comme tous les chefs de gouvernement, à quitter la scène à son heure plutôt qu’à en être chassé par l’électorat - pourrait passer par un départ prochain à la retraite.

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