Droits de scolarité - Comment prévenir le chaos appréhendé

Bien que les médias donnent un spectacle agrandi de la «rébellion» estudiantine, les campus des collèges ne sont pas des champs de bataille, ni les cités universitaires, des lieux dévastés.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Bien que les médias donnent un spectacle agrandi de la «rébellion» estudiantine, les campus des collèges ne sont pas des champs de bataille, ni les cités universitaires, des lieux dévastés.

Dans cette société distincte qu’on croyait amorphe, la rébellion de toute une jeunesse étudiante en aura surpris plusieurs, non seulement au Québec, mais aussi à l’étranger. Ainsi, dans la presse de Belgique - pays qui s’y connaît en tension sociale et en vacuum politique - d’aucuns parlaient ces jours-ci d’une « crise » sinon d’une « fin de régime ». Ici et là, il est vrai, la police a donné dans l’intervention musclée, mais la controverse sur des droits de scolarité n’a rien d’une chienlit à la française. Du moins pas encore.

Le recteur de l’Université de Montréal crie, certes, au pandémonium. « On est en train de mettre à feu et à sac la province, a déclaré à La Presse le Dr Guy Breton, pour un dollar par jour d’augmentation. » Or, si quelques casseurs se sont agités dangereusement lors des récentes manifestations, il faut surtout attribuer à l’obstination du gouvernement le blocage qui a entraîné des institutions d’enseignement, des professeurs et jusqu’aux tribunaux dans le lamentable psychodrame des derniers jours.


Il est grand temps toutefois de prévenir le désordre, au lieu d’exploiter l’impasse actuelle, surtout à des fins étroitement partisanes. Bien que les médias donnent un spectacle agrandi de la « rébellion » estudiantine, les campus des collèges ne sont pas des champs de bataille, ni les cités universitaires, des lieux dévastés. Et si Montréal connaît quelques incidents sérieux, les forces armées ne se préparent pas à entrer dans la place - comme elles l’ont fait à l’occasion dans le passé.


Le gouvernement clame et répète qu’il ne cédera pas à l’intimidation. Pourtant, Québec pactise depuis longtemps avec l’illégalité, notamment lors de conflits de travail empreints souvent d’actes de violence. De même, à la moindre manchette alarmiste, par exemple sur la question de la langue, il se dépêche d’improviser un bout de loi. Un vrai gouvernement ne donne pas du « poing sur la table », il agit. Il règle les problèmes avant que les choses en viennent à perturber la paix sociale ou la marche des institutions.


Aucun « principe » n’est en jeu dans la question en litige. D’un pays à l’autre, le type de contribution financière des étudiants varie. Il serait étonnant que le Québec soit seul à détenir la solution au financement des universités ou que l’augmentation « graduelle » imposée par le gouvernement soit le meilleur moyen d’y contribuer. Plus invraisemblable encore est cette querelle de mots qui freine l’examen du problème. Et ce « serment du test » exigé d’une des associations étudiantes.


On reproche à ces associations de n’avoir pas condamné haut et fort les actes de vandalisme dont certains activistes - d’origine suspecte - ont ponctué des manifestations par ailleurs pacifiques, ordonnées et parfaitement légitimes. Sans doute les leaders étudiants auront-ils sous-estimé le risque que faisait courir à leur cause tout « dérapage » répercuté dans les médias. Réels ou orchestrés, ces incidents ont surtout donné un prétexte de plus aux faux-fuyants du gouvernement.


Il sera toujours temps de faire le partage des responsabilités dans le cafouillage collectif auquel un enjeu pareil a mené le Québec. On pourra aussi, le cas échéant, chercher un peu plus tard à qui profite le chaos appréhendé. Pour l’heure, il presse plutôt de ramener tous les étudiants en classe et de limiter les inconvénients qu’eux-mêmes, leurs professeurs et les institutions ont subis et subiront à cause d’un blocage prolongé que rien ne justifie.


Tout ne pourra, bien sûr, être réglé d’un seul coup. Mais un prompt retour à la normale n’est pas impossible, pour peu qu’on trouve sans plus tergiverser un cadre approprié de recherche de solutions. Des personnalités du monde de l’éducation ont proposé la tenue d’un sommet. En tout respect pour leur suggestion, un tel exercice risque de décevoir, surtout s’il met en présence les mêmes protagonistes. D’autant plus qu’on voudrait voir le gouvernement renoncer d’abord à l’augmentation des droits qu’il a décidée.


Un autre scénario de règlement, à la fois plus large et plus rapide, est possible. Il pourrait tenir en trois volets :


D’abord, Québec peut suspendre unilatéralement le « rattrapage » financier dont on débat, le temps de trouver d’autres formules qui soient plus appropriées ;


En même temps, l’Assemblée nationale peut explorer le mandat de cette « commission indépendante et permanente » évoquée par la ministre de l’Éducation « pour assurer une saine gestion des universités ».


Et surtout, un comité d’experts devrait recenser les régimes de droits de scolarité choisis ailleurs, ainsi que les suggestions de réforme déjà formulées ici même au Québec, et proposer un mode de participation plus ingénieux aux coûts de l’enseignement universitaire.


Dans le cas des droits proprement dits, on s’étonne que des travaux menés par des chercheurs de Québec sur un régime plus équitable aient été jusqu’ici laissés à l’écart par les protagonistes du présent conflit. Tous les cours de niveau universitaire ne coûtent pas aussi cher à organiser. Tous les diplômes n’ouvrent pas la porte à des carrières également rémunératrices. Même les comparaisons entre provinces sont boîteuses quand les revenus des habitants sont loin d'être égaux.


Si au ministère de l’Éducation on peine souvent à écrire en français, au Conseil du trésor on devrait au moins savoir lire et compter. En tout cas, aucune politique n’est bonne quand elle divise autant une société et entraîne un mécontentement général. Avant d’ouvrir plus de chantiers au nord, est-ce trop attendre de Québec qu’il gouverne au sud ?


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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.

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NDLR: Une erreur technique avait fait disparaître quelques lignes de l'avant-dernier paragraphe lors de la mise en ligne initiale. La situation est maintenant rétablie.

 

 
28 commentaires
  • Darwin666 - Abonné 23 avril 2012 06 h 56

    Phrase tronquée

    «Tous les diplômes n’ouvrent pas la porte à»

    Devinons la suite... J'opte pour «Tous les diplômes n’ouvrent pas la porte à des emplois bien rémunérés.»

    D'autres suggestions?

    • Roland Berger - Inscrit 23 avril 2012 13 h 40

      «Tous les diplômes n’ouvrent pas la porte à des emplois bien rémunérés... mais ouvre plutôt celle de remboursements de dettes prolongées. » « Kosse-t-en pense ? »

    • Darwin666 - Abonné 23 avril 2012 18 h 14

      Très bon ajout!

  • Yves Claudé - Inscrit 23 avril 2012 07 h 39

    Comment provoquer le chaos !?

    Monsieur Jean-Claude Leclerc exprime ici la voix … et la voie, de la sagesse et de la responsabilité, ce qui fait heureusement contraste avec les actions et discours d’un gouvernement qui est devenu celui de la honte nationale.

    La seule compétence dont le gouvernement Charest fait preuve, d’une manière tragiquement exemplaire, c’est celle de provoquer le chaos, dans les écoles et dans les rues, dans une stratégie de tension dont il n’est que l’exécutant, et qui vise de plus en plus clairement à barrer la route du pouvoir au Parti québécois.

    Cependant, il n’est pas sûr qu’un gouvernement aux ordres de ses maîtres corrupteurs soit en mesure de s’imposer auprès d’une population qui est de plus en plus instruite et informée ! À moins que cette stratégie de tension ne soit une variante de celle d’Octobre 1970, qui n’avait pu prévenir la victoire du PQ le 15 novembre 1976 … ?

    Yves Claudé

  • François Dugal - Inscrit 23 avril 2012 08 h 11

    JCL

    Pourquoi n'y a-t-il pas de Jean-Claude Leclerc au gouvernement?

    • Gerard Pitre - Inscrit 23 avril 2012 10 h 04

      Parce que, s'il y en avait, il y a de fortes chances qu'ils seraient vite récupérés, car lorsque l'on patauge dans la fausse à purin, on ne peut pas ne pas être contaminé. Ça prend une force d'âme herculienne pour ne pas sombrer dans l'appât du gain et du prrestige. Un seul exemple: Raymond Bachand, ministre des finances, autrefois occupant une fonction importante au sein du monde ouvrier entre autre la F.T.Q. qui est passé du côté du pouvoir. Écoutez son discours, c'est l'exemple le plus frappant de quelqu'un qui tout en ayant des principes et des valeurs s'est laissé acheter. Des exemples comme ça, il y en a plein. Il y a quelque chose de malsain dans le système de l'Appateil de l'ÉTAT, qui à ton insu, te gruge, te contamine, te corromp de l'intérieur et dans 99% des cas, l'on ne s'en rend pas compte. C'est toute une mentalité, en profondeur qu'il faut changer et le véritable changement, il commence à l'intérieur de chaque individu par l'éveil de sa conscience. Autrement, ce n'est que du verbiage à saveur de marketing. Ça donne ce que ça donne: rien et l'on revient toujours au même point. Merci. Gérard Pitre

    • Elisabeth Doyon - Inscrite 23 avril 2012 11 h 39

      Parce que c'est toujours dans les pattes quelqu'un qui questionne les motifs et intérêts de tout le monde!

  • Samuel Pothier - Inscrit 23 avril 2012 09 h 03

    La gratuité scolaire

    L'éducation est un bien public visant l'émancipation du citoyen, le développement de son esprit critique et l'acquisition de compétences utiles au bien-être commun. Suivant ces principes, il m'apparaît honteux d'exiger un paiement de la part des «clients».

    Je reconnais toutefois que les grands médias, ainsi que nos programmes d'éducation au primaire et au secondaire préparent bien mal les esprits à considérer l'instruction publique comme une source d'enrichissement COLLECTIVE et INTELLECTUELLE.

    La perception générale semble être que l'éducation, c'est un diplôme, une mention à afficher sur son CV afin de se positionner de manière concurrentielle sur le marché du travail.

    Un «investissement rentable», avec «retours assurés». Vive l'égoïsme et l'élitisme, deux valeurs nourrissant les visées néo-libérales et réduisant à poussières nos aspirations d'une société plus équitable, écologique et compatissante.

    ******
    Quelques textes discutant le fond du problème (qu'on occulte dans les grands médias, faut d'espace, de temps ou par souci de ne pas ennuyer le citoyen.) :

    1. http://www.alternet.org/education/154849/chomsky|#

    2. http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/rpr-et-assu

    3. http://voir.ca/marc-andre-cyr/2012/04/16/faire-tai

    • Bernard Terreault - Abonné 23 avril 2012 10 h 46

      M. Pothier commet la même erreur que ceux qu'il critique. L'éducation c'est un enrichissement A LA FOIS collectif et personnel. Et si je dis non à l'égoisme, je dis oui à l'élitisme. Dans tout type dactivités utiles, il y des plus doués ("l'élite") et des moins doués, et je n'ai aucune objection à ce qu'on encourage les plus doués à réaliser le maximum leurs possibilités.

    • Michel Simard - Inscrit 23 avril 2012 12 h 12

      L'élitisme

      D'accord avec M. Terreault pour dire qu'il y a des plus doués. Ce sont ces plus doués qui devraient aller à l'université, quel que soit leur niveau de revenu, et l'appartenance à une famille à revenus élevés ne doit en aucun cas donner droit de fréquenter l'université quand on est cancre. La position gouvernementale ne semble pas très ferme à ce propos me semble-t-il. Aucune mesure n'est mise en place pour s'assurer que les doués pauvres (et ils sont très nombreux) soient détectés, encouragés et pleinement soutenus pour se rendre jusqu'à l'université et y réussir leurs études universitaires jusqu'au diplôme le plus élevé, ni à retrancher les nombreux magasineurs d'estampilles universitaires dont on se demande ce que ça vaut quand on est l'employeur qui les engage.

    • Marc Bourdeau - Abonné 23 avril 2012 23 h 06

      De Louis.Marc.Bourdeau@Gmail.com

      Pour ajouter à une des réponses au commentaire pertinent de Monsieur Pothier, il convient d'ajouter que les universités acceptent un peu n'importe qui car tout étudiant amène avec lui une subvention gouvernementale: les universités en effet sont subventionnées essentiellement à la tête de pipe d'étudiants... Ce sont des pompres à fric!

      Pire, la système de financement gouvernemental fait que les administrateurs universitaires qui gèrent si bien, n'est-ce pas, veulent diplômer tout les étudiants qui entrent chez eux. Des échecs: pas question! Les professeurs en savent quelque chose. Le moins possible, ceux qui en donnent encore sont des mauvais professeurs.

      Et bien entendu, plus les étudiants payent pour leurs études, plus leur chantage collectif porte: «si vous me coulez, je m'en vais ailleurs». C'est une forme de taxage (racket) que les étudiants exercent par l'entremise de leur associations sur les départements et facultés. Les universités sont aux abois, il leur faut leur argent.

      La corruption est rendue là aussi.

      Il faut non seulement rendre l'éducation universitaire aussi gratuite que l'est celle des cégps, mais aussi changer les règles de financement universitaire...

      On n'est pas sorti du bois!

  • Roger Gagnon - Inscrit 23 avril 2012 09 h 08

    Autre scénario en trois temps.

    Je trouve ceci très intelligent et vue que Charest ne l'a pas,Ou n'a pas voulu le mettre en pratique,ceci prouve son étroitess d'esprit et son arrogance . Roger Gagnon