Duplessis, sa publicité, sa violence

L'éditeur Denis Vaugeois dit avoir été très surpris. On le croit sur parole. Imaginez-le un peu le jour où il reçoit le manuscrit inusité d'un homme qui, depuis une quinzaine d'années, va de brocantes en ventes de débarras pour assouvir une bien curieuse passion de collectionneur: Alain Lavigne amasse les innombrables objets liés à la vie politique de Maurice le Noblet Duplessis, premier ministre du Québec de 1936 à 1939 puis de 1944 jusqu'à sa mort en 1959.

Un original, Alain Lavigne? Mais non. Juste un professeur qui entend montrer, par l'entremise de ces objets, à quel point Duplessis ne gagnait pas ses élections juste avec des prières et de beaux discours.

On savait déjà que Duplessis pratiquait allègrement la corruption, le patronage, le détournement et l'intimidation musclée. Voilà qu'on découvre, grâce à Duplessis. Pièce manquante d'une légende, que ce régime profitait aussi du «marketing politique» avant la lettre.

Pour être élu, Duplessis mise sur une formidable entreprise d'autopromotion. La «machine» de l'Union nationale tire énergiquement sur toutes les ficelles propres au marketing, y compris les plus sales.

Grâce à ses publicitaires, Duplessis devient l'objet d'un récit permanent dont il est le brillant acteur principal. Tout repose d'abord sur son physique glorifié. Renaissance, une des feuilles soutenues par l'Union nationale, écrit par exemple en 1947 que le premier ministre possède « des yeux d'une mobilité extrême, où se jouent les reflets d'une intelligence vive comme l'éclair et pénétrante comme le fil d'une lame». On constitue autour de ce rondouillet avocat de province qui roule ses «r» un discours ronflant qui le rend sublime.

Même ses pires défauts se voient retournés comme un gant pour prendre soudain la forme de qualités. Que Duplessis apostrophe l'un de ses proches ou pulvérise un adversaire, on portera tout de suite son autoritarisme au compte de ses formidables qualités puisque, tel un bon vin, les pires saillies du premier ministre, explique Renaissance, ne tournent jamais au vinaigre...

La grande fable du duplessisme s'efforce sans relâche d'installer le premier ministre au coeur d'une tradition où la logique l'exclut pourtant. Par quelle abracadabrante pirouette intellectuelle peut-on en effet parvenir à faire marcher main dans la main ce croyant conservateur avec Louis-Joseph Papineau, le républicain et l'athée? Comment prétendre, malgré toutes les évidences du contraire, qu'il lutte pour des «élections honnêtes»? Qu'importe: on le fera quand même. Tout est bon dans le cochon.

Pour parvenir à ses fins, la «machine de l'Union nationale» s'emploie à pavoiser sans relâche. On trouve la tête de Duplessis sur des bouteilles de lait, des verres, des plâtres, des casse-tête, des boîtes de cigares, des cartons d'allumettes, des calendriers, etc.

Pour la campagne électorale de 1956, les dépenses totales atteignent 9 millions de dollars, soit l'équivalent, nous dit Alain Lavigne, de quelque 75 millions d'aujourd'hui. C'est énorme.

En comparaison, lors de la campagne électorale de 2007 qui mène à l'élection des libéraux de Jean Charest, les dépenses comptabilisées ne devaient pas dépasser 9,8 millions.

Sous Duplessis, on dépense donc huit fois plus qu'aujourd'hui pour se faire élire par une population pourtant deux fois moins nombreuse!

La vie d'un mythe

Descendant d'un jeune esclave amérindien francisé, Duplessis, et un fils prodigue et adoré de Trois-Rivières. Avocat conservateur, officiellement célibataire mais tout de même fort épris d'une chanteuse aussi discrète que lui dans ses allées et venues, cet homme est un pur produit d'un Québec de notables et de curés intrigants dont on n'a pas fini de parler. Depuis sa mort, il n'a cessé de faire l'objet de tentatives de réhabilitation, par ceux surtout qui trouvent en ses idées un reposoir utile à propulser les leurs.

Que dit cet homme? Ses discours reprennent sans cesse les mêmes thèmes: tradition, ordre, discipline, stabilité, courage, autorité, respect des lois. Ce credo, auquel son gouvernement fait volontiers entorse, est placé sous le chapiteau d'une conception du progrès qui s'associe au laisser-faire économique et à une lutte sans merci contre tout ce qui peut être perçu comme étant «de gauche», à commencer par Radio-Canada, Le Devoir, les syndicats catholiques et le Rassemblement démocratique de Pierre Dansereau.

L'État, c'est lui. Et un peu l'Église, qu'il fait manger dans sa main en donnant l'impression du contraire. En donnant l'exploitation des ressources naturelles du Nord en pâture, Duplessis place le Québec à la remorque de la société industrielle nord-américaine. Sa police provinciale frappe à coups de garcettes — les matraques du temps — des manifestants pacifiques qui, selon lui, ne respectent pas l'«État de droit».

Il n'est pas anodin de constater que Duplessis apparaît comme le héros québécois par excellence d'un homme comme Conrad Black. Au début des années 1970, lors de ses études supérieures en histoire à l'Université McGill, ce financier consacre toute son énergie et son intelligence à rédiger une imposante biographie de Duplessis. Au même moment, comme le montre sa correspondance, Black tente de relancer en sous-main l'Union nationale et ses idées. L'Union nationale va rendre l'âme officiellement en 1986, mais ses idées lui survivent jusqu'à aujourd'hui à travers diverses incarnations politiques mâtinées par les effluves du néolibéralisme et des populistes dernier cri.

Bégin et Bouchard

À l'époque de sa gloire gonflée comme une baudruche, Duplessis profite des services de deux propagandistes très efficaces. Le premier se nomme Joseph Damase Bégin. «Jos» pour les intimes. C'est un homme d'affaires. Propriétaire d'une centrale électrique privée, il vend aussi des voitures américaines avant de devenir député. L'industrie automobile sait y faire en matière de publicité. Encore aujourd'hui, son activité représente plus ou moins 30 % des revenus publicitaires des médias. La publicité automobile s'est sans cesse trouvée à l'avant-garde du marketing. À la croire, on finirait même par penser ces jours-ci qu'il n'y a rien de plus vert qu'une automobile et l'essence qu'elle consomme. Selon son exemple édifiant, Bégin propose des campagnes efficaces pour «le cheuf».

L'autre propagandiste de confiance se nomme Paul Bouchard. C'est un avocat de Québec qui, au cours des années 1930, se passionne pour le fascisme de Mussolini et cherche à établir, avec un groupe de ses camarades, les bases d'une nouvelle structure politique ouvertement xénophobe et totalitaire.

Bouchard publie un journal, La Nation, qui carbure aux idées délétères des totalitarismes européens. Bouchard devra d'ailleurs fuir en Amérique du Sud au début de la Seconde Guerre mondiale pour échapper à son arrestation. À son retour, en plus de se faire connaître comme professeur spécialiste de l'Amérique latine, il s'occupera de soutenir à fond la «machine» de l'Union nationale, tel que le montre Alain Lavigne.

La collection d'Alain Lavigne donne lieu à une belle exposition présentée tout l'été à Trois-Rivières, au remarquable Musée québécois de culture populaire. Il y a quelque chose de fascinant dans cette propagande politique d'antan qui dessine en creux celle d'aujourd'hui.

Duplessis est mort. Vive Duplessis!

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12 commentaires
  • Louka Paradis - Inscrit 21 avril 2012 06 h 57

    Excellent article

    Très éclairant, ce livre. Vous m'avez franchement donné le goût de le lire. Merci M. Nadeau. Vous avez raison de souligner les similitudes avec la propagande qu'on voit (et subit de plus en plus) aujourd'hui. Heureusement que les gens sont plus instruits et mieux outillés pour y faire face ! Mais il faut toujours rester très vigilant. Un très bon exemple de l'importance de connaître l'histoire. Bonne journée !
    Louka Paradis

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 21 avril 2012 07 h 52

    La baudruche

    Trop d'intellectuels, aujourd'hui, se gonflent comme des baudruches en dressant, à coup d'anachronismes, une vision tronquée d'une époque qu'ils n'ont pas connue. C'est là un sport facile, auquel monsieur Nadeau se livre allègrement dans ses ouvrages sur Arcand et Rumilly.

    Combattre l'Union nationale et le clergé demandait du courage dans les années 1950. Je le sais, j'avais 20 ans et j'en ai subi les conséquences. En revanche, taper aujourd'hui sur des tombes n'exige qu'une plate conformité à la pensée dominante.

    Et puisqu'il s'agit de revenir au passé, doit-on rappeler le célèbre propos attribué à Israël Tarte: «On ne fait pas des élections avec des prières». Son auteur était organisateur électoral de Wildrid Laurier. C'était, aura peut-être noté monsieur Nadeau, quelques années avant Duplessis.

    Pierre Desrosiers
    Val David

    • France Marcotte - Inscrite 21 avril 2012 09 h 47

      J'ai du mal à vous suivre.
      Évidemment que lorsqu'on n'a pas été présent comme vous en 1950 on n'a pas pu pas faire preuve de votre courage et en subir les conséquences.
      Mais si vous en avez subi les conséquences, cela suggère donc que vous étiez opposé à ce régime.

      Pourtant, vous semblez aussi d'accord avec le fait qu'on ne fait pas des élections avec des prières. Avec un zeste de corruption alors?
      Comment peut-on parler avec justesse de Duplessis aujourd'hui sans être en accord avec la pensée dominante à son sujet puisqu'elle se trouve à être exacte, même selon vous qui en avez subi les conséquences?
      Vous reprochez en somme aux auteurs de ne pas avoir été là en chair et en os?
      Alors c'est vous qui devriez vour atteler à écrire cette histoire. Pourquoi ne le faites-vous pas?

  • Pierre Vincent - Inscrit 21 avril 2012 10 h 18

    C'est l'Histoire qui décide qui a tort et qui a raison...

    Il faut toujours se replacer dans le contexte d'une époque pour juger les faits et gestes de chacun, que ce soit Maurice Duplessis ou qui que ce soit d'autre. Il avait combattu la corruption du gouvernement Taschereau pour se faire élire une première fois, puis après un hiatus de quelques années (le gouvernement Godbout ayant été au pouvoir pendant la Guerre, il n'a pas réussi le lancement de la révolution tranquille qu'il planifiait pourtant), il était réélu pour de bon, jusqu'en 1959.

    J'ai aussi lu la biographie de Duplessis par Conrad Black et je me souviens qu'elle était plutôt négative. Je suis donc étonné d'apprendre que M. Black était inspiré par Duplessis, ce qui ne l'est pas tant que ça, puisque son mentor l'aura mené en prison.

    Et Jean Drapeau a lancé sa carrière politique contre la corruption dans les années 1950 pour la terminer dans la corruption autour du chantier des Jeux Olympiques de 1976. Il faut donc se méfier, l'Histoire se répète sans cesse, et ses leçons sont pourtant limpides. Mais ce sont les gagnants qui écrivent l'histoire, et comme la Révolution tranquille a balayé l'héritage de Duplessis, il est normal qu'aujourd'hui on le méprise tant. J'ai aussi bien connu Pierre Dansereau et il admirait beaucoup René Lévesque, mais méprisait Jean Lesage (qu'il surnommait Le Poudré)...

    Qu'arrivera-t-il maintenant au gouvernement Charest et surtout, qui le remplacera pour faire bientôt la même chose???

    • Jayltemps - Inscrit 22 avril 2012 08 h 37

      Selon le livre «Adrien Arcan fuhrer Canadien» écrit par Jean-François Nadeau, le père de Pierre Dansereau, Lucien, aurait été un supporteur d'Adrien.
      Et Pierre, dans ses jeunes années, y aurait mis sa petite contribution. Aussi, pensons à la croix gammé sur le sarreau de Jean-Louis Roux.
      La perspective change avec les années.

  • Jacques Morissette - Inscrit 21 avril 2012 10 h 58

    N'y a-t-il pas un clone de Duplessis aujourd'hui?

    À quelques nuances près, je me demande s'il n'y a pas un clone de Duplessis aujourd'hui? On joue le jeu, qui pensez-vous?

  • France Marcotte - Inscrite 21 avril 2012 13 h 19

    Toutes les pièces?


    "On savait déjà que Duplessis pratiquait allègrement la corruption, le patronage, le détournement et l'intimidation musclée.[...] Pièce manquante d'une légende, ce régime profitait aussi du «marketing politique» avant la lettre."

    Faudrait plutôt dire une des pièces manquantes.

    On n'a pas non plus beaucoup parlé de ses relations avec les femmes (à Trois-Rivières, on parlait à voix basse de "mademoiselle Cloutier"et de son chalet à Pointe-du-lac) et surtout de ses origines, descendant d'un jeune esclave amérindien francisé, révélées par l'historien Marcel Trudel.

    Des années de plaisir et de découvertes en perspective, à mesure qu'on acceptera de voir les grands hommes descendre de leur piédestal...ce qui n'est pas encore le cas.