Le bonbon empoisonné

Simon Boulerice
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Simon Boulerice

Ça pourrait sembler anecdotique. Un peu mince comme intrigue, à première vue. Mais l'écriture est ludique. Nous sommes dans le tragicomique, dans la surenchère, le pathétique. Ce qui n'empêche pas l'émotion de surgir, par à-coups, par en dessous.

Nous reconnaissons tout de suite la griffe du jeune Simon Boulerice, auteur du roman Les jérémiades, poète, dramaturge, metteur en scène et comédien. Nous reconnaissons son univers, aussi.

Nous sommes dans la tête d'une adolescente de 14 ans, folle d'amour. Jusqu'à l'obsession, jusqu'au délire. Prête à tout pour séduire l'objet de ses rêveries. Alors que rien n'indique en réalité qu'il s'agit d'une relation qui tourne dans les deux sens.

On pourrait penser à l'adolescente de La soeur de Judith, de Lise Tremblay, mais en plus déjantée, en plus noire. On pourrait penser au personnage incarné par Glenn Close dans le film Fatal Attraction, mais en plus jeune. Et en moins tordue, quand même. Quoique...

Martine: c'est son nom. Elle est née sur scène, à l'automne 2010, à Montréal, dans une pièce de Simon Boulerice. Elle reprend vie sur papier, dans une adaptation romanesque signée par l'auteur et illustrée avec beaucoup de perspicacité, d'inventivité, par l'artiste Luc Paradis.

Le titre, Martine à la plage, fait bien entendu référence à la populaire série d'albums jeunesse créée dans les années 1950 par Gilbert Delahaye et Marcel Marlier. Mais par dérision. Rien de la jeune fille sage chez la Martine de Simon Boulerice, vous l'avez compris.

Tout se passe en un été. À l'été 2010. Alors que Martine vit dans un désert affectif, dans une solitude propice à tous les écarts de conduite. Pas de mère dans le décor. Un père très peu présent, pris par son travail comme instructeur de conduite automobile, pas du tout conscient de ce qui se passe dans la tête de sa fille qui aura bientôt 15 ans.

C'est sur son nouveau voisin, marié et père d'une petite Chloé, que Martine jette son dévolu. Gilbert Marcel. Gilbert comme dans Gilbert Delahaye et Marcel comme dans Marcel Marlier, oui.

Il est albinos. Il est «beau à en donner mal au ventre». En plus, il est optométriste. Ça tombe bien, Martine a des problèmes de vision. Elle voit flou. De plus en plus flou. Elle voit des fantômes. Même avec les lunettes qu'il lui prescrit. Raison de plus pour qu'il s'occupe d'elle.

Il va tomber sous son charme, c'est sûr. Elle est craquante. Elle est magnifique, sensationnelle. Avec ses lunettes et sa robe «avec des petits motifs de gros fruits». Ou dans son maillot, avec sa «craque de boules», quand elle s'élance dans la piscine de Gilbert Marcel.

OUIJA, réponds-moi. Martine appelle les esprits. Martine communique avec des stars d'une autre époque. Ses deux héroïnes, ses modèles: l'actrice Jayne Mansfield, morte dans un accident de voiture en 1967 à l'âge de 34 ans; la chanteuse Karen Carpenter, interprète de la chanson Close to You, morte d'anorexie en 1983, à l'âge de 32 ans.

Martine se sent tellement d'affinités avec elles: «Comme Jayne, je suis séductrice, et comme Karen, je suis fragile. Je suis un mélange des deux, dans le fond.»

Martine s'amuse à faire semblant. Elle fait semblant d'être Jayne, d'être Karen. Et elle fait semblant de conduire l'auto stationnée dans sa cour, l'auto «Élève au volant» qui appartient à son père. Tellement qu'elle devient quelqu'un d'autre, finalement. Elle devient «quelqu'un d'intéressant».

Martine est obsessive et elle s'en fout. Elle exagère tout, elle est comme ça. Elle se nourrit d'illusions et elle aime ça. Elle vit dans l'absolu; pas de concessions.

Martine est dans le rêve, ne voudrait pas que ça s'arrête: «Je passe la nuit à rêver, la tête coiffée des caleçons de Gilbert que j'ai volés pendant que Chloé dormait. Des caleçons trouvés dans la malle à linge sale. Des caleçons qui sentent légèrement le pipi. Toute la nuit je fais des rêves cochons.»

On s'amuse bien, on rigole, mais ce n'est pas drôle. Pas drôle du tout. Martine va d'échec en échec, de rejet en rejet, avec son prince albinos. Elle va droit dans le mur. Mais elle persiste, s'accroche. Elle opère de toutes les façons en mode séduction.

Martine vit dans le déni. Le déni de sa personne. Le déni de sa souffrance, de son désespoir, au fond. Ce n'est plus un jeu. C'est profond. Être aveuglé par l'amour à ce point, c'est maladif, oui.

Martine va bientôt dérailler complètement. Elle va perdre les pédales, c'est le cas de le dire. Ça va aller, petit à petit, de mal en pis. Jusqu'à la tragédie. C'était inévitable, cet engrenage de la folie. C'était écrit.

Ce qui a commencé comme une crise d'adolescence, une crise d'identité tout ce qu'il y a de plus banal, tourne au cauchemar. Ce qui a commencé comme une histoire d'amour impossible, un pur fantasme, tourne à l'horreur.

C'est là une très grande force de Simon Boulerice comme écrivain. Cette façon d'aller jusqu'au bout des sentiments exacerbés de ses personnages, jusqu'à l'irrémédiable.

Cette façon de manier le comique et le tragique en même temps. De ne pas craindre le ridicule, la dérision. De foncer tête baissée vers le drame qu'on pressent, mais dont on ne peut prévoir le véritable dénouement.

Tout cela nourri d'émotions rentrées. Porté par une imagerie, aussi. Une imagerie pleine de surprises. Pleine de candeur et de frivolité, en apparence. Mais où se tissent des liens souterrains, révélateurs.

Du bonbon. Du bonbon acidulé. Et même, empoisonné.

***

Simon Boulerice sera au Salon du livre de Québec les samedi 14 avril (18h à 19h) et dimanche 15 avril (13h à 14h).

À voir en vidéo