Falardeau au front

Au moment de son décès, Pierre Falardeau travaillait à un nouveau film, Le jardinier des Molson. Le scénario est aujourd’hui publié.<br />
Photo: Photo Martin Leclerc, tiré du film documentaire Pierre Falardeau Au moment de son décès, Pierre Falardeau travaillait à un nouveau film, Le jardinier des Molson. Le scénario est aujourd’hui publié.

Pierre Falardeau, avant de quitter ce monde en 2009, préparait un nouveau film. Son projet était avancé. Deux versions du scénario original, l'une dialoguée et l'autre non, étaient achevées. Comme d'habitude, le projet, s'il faut en croire l'éditeur Pierre-Luc Bégin, n'enthousiasmait pas les organismes subventionnaires. La maladie du cinéaste, finalement, aura mis un terme à ses démarches.

Grâce aux éditions du Québécois, une maison où Falardeau ne comptait que des amis, nous pouvons au moins lire, aujourd'hui, le scénario du Jardinier des Molson, un projet qui, selon les mots du cinéaste, abordait essentiellement quatre thèmes: «la guerre, c'est-à-dire l'exploitation suprême, le travail, la culture québécoise et les hommes». Très solide et saisissant, même sur papier, ce scénario, plein de verve grivoise et d'esprit tragique, est un des plus forts du cinéaste.

«Le film, écrivait Falardeau en 2008, se passe en 1918 vers la fin de la guerre dans les tranchées du nord de la France. Une section de soldats du 22e, des Québécois et un immigrant guatémaltèque, montent en première ligne remplacer des tirailleurs sénégalais.» La position qu'ils doivent défendre face aux Allemands n'est pas prioritaire, mais les ordres, donnés en anglais à des francophones, sont les ordres.

Les soldats ont quatre jours et quatre nuits d'enfer à traverser avant d'être relevés. Il y a les rats, les poux — «c'est pire qu'les Allemands», se plaint un soldat—, mais il y a pire encore: depuis des jours, les Allemands creusent une mine sous la position occupée pour la faire exploser. La fin peut donc survenir à tout moment. Les soldats, volontaires ou non, vivent donc assis sur un baril de poudre, et le lecteur partage avec eux cette tension dramatique.

«Évidemment, écrit Manon Leriche, blonde du cinéaste, dans un texte de présentation, on est en terrain connu pour ce qui est du style "falardien": un huis clos, une gang de gars, la politique, le combat, le Québec, le drame, l'émotion, le rire, le quotidien, l'anthropologie, l'histoire des peuples, leur culture, la survie, la vie!» Pour Falardeau, le vrai sujet de son film, c'était «l'exploitation économique et politique de ces hommes de rien, la guerre étant simplement le degré zéro de l'exploitation».

À tour de rôle, les soldats volontaires évoquent les raisons de leur enrôlement — voir du pays, mais surtout sortir de la misère — et tous, conscrits y compris, racontent leur situation d'exploités dans leur propre pays. Le pêcheur gaspésien, le mineur abitibien et le manoeuvre de Buckingham, chez eux, au Québec, sont sous le joug de possédants anglais. Le Guatémaltèque, désormais Québécois, raconte son esclavage dans les plantations de la United Fruit. Un Sénégalais, rencontré au fond d'un trou d'obus par le soldat Marcoux, témoigne de l'inhumanité du colonialisme français. La fraternité, comme toujours chez Falardeau, n'est pas une affaire de races; elle tient à la solidarité entre ceux qui se battent contre l'injustice, peu importe son visage.

Le Sénégalais Mamadou, rendu handicapé par une explosion, après avoir appris des chansons québécoises grivoises de Marcoux au fond du trou d'obus, est sauvé par ce dernier et devient la mascotte des soldats québécois, comme «un mouton de la Saint-Jean-Baptiste, mais en noir». Nègres noirs ou blancs, dira d'ailleurs le sergent Jules Simard, ancien jardinier des Molson et véritable héros de ce scénario, «on était traités comme d'la marde, pareil comme les Hindous, les Arabes pis les Jamaïcains dans l'armée anglaise».

Cette veine âprement décolonisatrice, qui traverse tout le texte, n'exclut pas la présence d'un réjouissant humour de taverne, destiné à combattre le désespoir. Les gars, en effet, font rire, en dénonçant la cornemuse des Anglais qui «défrise le poil du cul», en multipliant les blagues salaces et en s'amusant les uns aux dépens des autres. Dans une des plus belles scènes, deux soldats jasent pendant qu'ils se trouvent aux bécosses à ciel ouvert. Laissé seul, le conscrit Moïse L'Écuyer, les culottes à terre, se souvient soudain que tout ça peut sauter d'une minute à l'autre. «Mourir de même... les fesses à l'air... c'est ridicule», se dit-il dans un rire qui se transforme en larmes lourdes de toute la misère du monde.

Choqués par les nouvelles en provenance du Canada qui parlent du français méprisé un peu partout au pays et de l'armée qui a tiré sur les manifestants anticonscriptionnistes lors des émeutes de Pâques, à Québec, en 1918, les soldats, qui implorent leurs supérieurs anglais ou anglicisés de les faire sortir d'une position sur le point d'exploser, se sentent abandonnés et trahis. Sans tout vous dire, on ne vous cachera pas que l'affaire ne finira pas bien.

Le film, que le fils de Falardeau, Jules, souhaite réaliser, ne se fera peut-être jamais, mais Le jardinier des Molson, sous forme de scénario, reste une oeuvre puissante, un rugueux chant d'amour aux justes qui, même dans la boue, refusent de désarmer devant la barbarie en habits chics.

D'autres insoumis

En présentant le scénario de Falardeau, l'éditeur Pierre-Luc Bégin affirme que les Québécois «forment un peuple historiquement très guerrier». Par la force des choses, peut-être, mais pas vraiment par choix. En 1917, par exemple, quand le gouvernement fédéral impose la conscription, de nombreux Canadiens français refusent de s'y plier et choisissent la fuite. L'histoire a souvent été racontée, mais la faire découvrir aux nouvelles générations reste un devoir et un défi.

Prolifique auteur de polars et de romans pour la jeunesse, André Marois, qui racontait délicatement la Crise d'octobre 70 aux enfants dans Mesures de guerre (Boréal, 2010), invite maintenant ses petits lecteurs (9-12 ans), dans La forêt des insoumis, à suivre trois jeunes déserteurs dans les montagnes des Laurentides, en 1918. Faut-il se soumettre à la loi quand notre conscience nous crie qu'elle est injuste? Inspiré par le témoignage de l'ancien déserteur René Jolicoeur, André Marois invente ici avec finesse des fuyards qui sont des sortes de héros. Une belle invitation à la réflexion pour les juniors et pour les autres.

***

louisco@sympatico.ca
11 commentaires
  • Jean Tremble - Inscrit 7 avril 2012 02 h 38

    <<Pea soup>>

    Sans conteste, le meilleur film de Pierre Falardeau, celui qui résume admirablement bien sa pensée

  • Geoffroi - Inscrit 7 avril 2012 10 h 29

    Falardeau vécu à Châteauguay

    La réalité dépasse la fiction:

    «...Le Royaume-Uni lui-même déclara, par la bouche du prince régent et du duc de Kent, que Salaberry et ses braves voltigeurs étaient les sauveurs du pays, les héros de Châteauguay Salaberry fut fait compagnon du Bain, et les chambres provinciales lui votèrent des remerciments ; plus tard, en 1817, il fut fait conseiller législatif.

    Mais ce fut là toute la récompense accordée au colonel et à ses compagnons d'armes; on trouva que c'était assez pour des Canadiens-Français. On a vu de ces braves dont la loyauté avait conservé au Royaume-Uni une riche colonie, mendier leur pain, la médaille de Châteauguay sur la poitrine. Et après un demi-siècle, pas une pierre ne marque le champ de bataille où ils ont illustré son drapeau ; seule, une tombe dans un cimetière ignoré indiquait l'endroit où reposent les cendres du héros de Châteauguay.»

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles-Michel_d'Irum

  • Jean Martinez - Inscrit 7 avril 2012 11 h 02

    Canada, pays de censure

    Lorsqu'il s'agit de l'unité canadienne, les autorités fédérales n'hésitent pas à pratiquer une censure à la soviétique. La carrière de ce grand cinéaste que fut Pierre Falardeau en est un exemple. Pour les fonctionnaires canadiens, il vaut mieux subventionner un divertissement insipide qu'une oeuvre "séparatisse" de qualité. Gênant!

  • Roland Berger - Inscrit 7 avril 2012 17 h 28

    Et durant la Seconde guerre mondiale

    Des fuyards, il y en a eu aussi un grand nombre durant la Seconde guerre mondiale (de 1939 à 1945 pour les plus jeunes). J'étais alors enfant et j'en ai connu, dans ma parenté, dans le village. Je ne comprenais pas trop pourquoi, mais ils étaient à mes yeux des héros. Dans mon village, dans les Eastern Townships, il fallait parler en anglais au magasin général, tenu par un Canadien français.
    Roland Berger

  • France Marcotte - Abonnée 9 avril 2012 08 h 25

    Fond de tiroir


    En se faisant ramener cette histoire crue, on peut se demander si les choses ont vraiment changé ou si, simplement, on en neutralise la gravité en ne les nommant plus, en disant après tout c'était hier.
    Était-ce seulement hier?
    Ou la différence est-elle dans l'enrobage, dans le fait que l'exploitation a pris le visage des siens?

    Falardeau avait le don de déshabiller les choses, de les faire voir dans leur plus simple appareil incontournable.