Perspectives - Inaction collective

On l'a dit, nous habitons un monde de plus en plus étroitement interrelié qui requiert une coopération grandissante entre les pays. Comme on le voit, c'est plus facile à dire qu'à faire.

Les Européens nous ont offert, la semaine dernière, une énième démonstration de leur grande difficulté à convenir ensemble de la meilleure façon de sauver leur propre marché commun.

Il s'agissait, cette fois, de préciser la nature et l'ampleur des fonds d'urgence qui seront mis à la disposition du prochain d'entre eux qui aurait le malheur de se retrouver dans la même situation que la Grèce ou l'Espagne. Il y en avait qui pensaient qu'un fonds d'aide qui disposerait de moins de 1000 milliards d'euros ne serait pas suffisamment gros pour faire reculer des marchés qui voudraient s'en prendre à un pays malade. Il y en avait d'autres, comme l'Allemagne, qui disaient que 700 milliards seraient amplement suffisants, ou, en tout cas, bien assez chers.

On a finalement convenu d'un fonds de 800 milliards, mais dont seulement 500 pourront vraiment être prêtés (!?!), et tout le monde a compris qui avait (encore) gagné.

Cela fait plus de deux ans maintenant que les Européens s'escriment à trouver une issue à leur crise de la dette souveraine, née en Grèce. On a beaucoup critiqué les lacunes de leurs instances communautaires et le manque de leadership de leurs dirigeants politiques. Leurs disputes interminables seraient presque comiques si la situation n'était pas si grave.

Mais, quand on y pense, les pays européens ne sont pas les seuls à avoir du mal à s'entendre sur une façon de s'attaquer à un problème grave qui les concerne tous. La lutte internationale contre les changements climatiques piétine lamentablement depuis des années. Les ambitieuses négociations commerciales lancées à Doha, en 2001, ne sont guère plus avancées à l'OMC. Et que dire des efforts de paix internationaux qui sont déployés pour régler le conflit israélo-palestinien?

Tous ces échecs tiennent à la difficulté extrême de convaincre un tas de pays, aux intérêts différents et parfois concurrents, à céder une partie de leur souveraineté et de leur indépendance pour se soumettre à des contraintes communes. La tentation est forte, dans ces circonstances, de laisser les autres faire des efforts à sa place, même lorsque tout le monde à intérêt à ce que certaines réformes soient adoptées.

Ces défis propres à l'action collective en poussent certains à essayer de se sortir de l'impasse en se repliant sur un plus petit groupe. Confrontés à l'obstruction de pays comme les États-Unis, la Chine et même le Canada, les partisans d'une taxe mondiale sur les transactions financières (taxe Tobin) ont cru, par exemple, au début de l'année, avoir de meilleures chances de faire avancer leur projet en le reconfigurant pour l'Union européenne seulement. La résistance de nouveaux pays les a toutefois forcés à restreindre encore une fois leur projet aux seuls pays de la zone euro, puis seulement à l'Allemagne et la France, puis seulement à la France.

Rebelote

Frustrés de voir à quel point la défense du climat avance à pas de tortue, les Européens ont aussi annoncé leur intention d'établir unilatéralement un système de taxe sur le carbone dans le transport aérien. Ne voulant pas trop nuire à la compétitivité de leurs compagnies aériennes, ils ont pensé à un système de quotas d'émissions et de taxe qui s'appliquerait à tous les appareils desservant l'un de leurs aéroports.

Le projet s'est attiré de vives critiques de l'étranger. Le Congrès américain a interdit aux compagnies américaine de payer la taxe européenne. La Chine a fait de même, ce mois-ci, en plus de suspendre l'achat d'avions Airbus d'une valeur de 14 milliards. L'Inde lui a emboîté le pas la semaine suivante en annonçant que ses compagnies ne payeraient pas non plus la taxe européenne.

Confrontée à cette escalade, la Commission européenne n'a pas eu d'autre choix que de reculer, vendredi, en rouvrant la porte à des négociations multilatérales au sein de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI).

Plusieurs ont été particulièrement frappés, dans cette histoire, par l'aplomb de la réaction des nouvelles puissances économiques chinoise et indienne. Il se trouve qu'elles étaient justement réunies, la semaine dernière, à New Delhi, avec les autres économies émergentes, soit le Brésil, la Russie et l'Afrique du Sud, à l'occasion du 4e sommet du BRICS.

Ces puissances montantes en ont profité pour réitérer leurs critiques des politiques monétaires des pays de l'ancien club du G8, pour réclamer plus de place dans les grands forums internationaux et pour annoncer un resserrement de leurs liens économiques et financiers. Elles ont même évoqué la mise sur pied de leur propre banque de développement, qui ferait concurrence à la Banque mondiale, dominée par les États-Unis.

Il faut toutefois se méfier de tous ces beaux discours, préviennent les observateurs avertis. Les cyniques diront que le BRICS n'est rien de plus qu'un acronyme sans substance, alors que ses promoteurs y voient le signe d'un basculement de pouvoir sur la scène mondiale, notait, la semaine dernière, le quotidien indien Hindustan Times. On conviendra, dans tous les cas, que le BRICS est actuellement «paralysé par ses contradictions internes, ses pays membres n'ayant ni les mêmes systèmes politiques, ni les mêmes types d'économie, ni les mêmes ambitions nationales».

Ce n'est, décidément, facile pour personne.