Médias - Le compte est bon!

Consonne. Voyelle. Voyelle. Consonne. Huit lettres. Pas mieux... Des chiffres et des lettres, le plus vieux jeu télévisé de la télé française et francophone, vient de célébrer ses 40 ans. Le compte est bon!

Pour l'occasion, une émission spéciale a été diffusée hier à TV5. La 10 000e émission sera enregistrée en octobre. Depuis sa création, en 1972, la quotidienne a reçu environ 25 000 participants. Le concept a été vendu dans une dizaine de pays (dont la Grande-Bretagne et l'Australie). Ici, on s'est contenté d'un délirant pastiche avec Marc Labrèche et Bruno Blanchet, intitulé Des chiffres et des nains...

Les Français sont bons là-dedans, dans le jeu cultivé, s'entend. Les télé-séries hexagonales désolent à tout coup, ou presque. La télé made in France excelle, par contre, dans les grands reportages, les enquêtes de fond, les documentaires, les émissions de débat et les jeux de tête. Tout se tient peut-être à ce niveau.

La télé française a aussi donné Question pour un champion et Tout le monde veut prendre sa place, des quiz de connaissances générales qui maintiennent aussi le cerveau au boulot. En tout cas, on est loin de La poule aux oeufs d'or.

La grande soeur de ce genre brillant (ou pour briller) s'adapte encore et toujours. L'informatique est arrivée en 1994, pour remplacer les beautés tourneuses de lettres et de chiffres. Une application gratuite existe maintenant pour les téléphones moins intelligents que leurs proprios. Cette version en ligne fait batailler une dizaine de candidats à la fois.

Un des secrets de la longévité associe la communauté des fidèles. Ce divertissement de qualité n'a pas attendu les médias sociaux et la télé interactive pour réseauter ses téléspectateurs. En se mobilisant, ils ont sauvé l'émission à deux reprises, y compris en la faisant muter de chaîne.

Le secret semble surtout résider dans la simplicité de la chose. Des chiffres. Des lettres. Et c'est tout. On dirait un jeu pour tester la maîtrise des compétences de base par les enfants d'école. La classe de cinquième mise aussi sur ce que Roland Barthes appelait le PPCC, la «plus petite commune culture».

D'ailleurs, Des chiffres et des lettres a été inventée à une lointaine époque où la télé se voulait pédagogique, quasi scolaire, comme une boîte à idées. Ici, cette tendance a par exemple donné Tous pour un et Génies en herbe, deux émissions que Radio-Canada a tenté de relancer, sans grand succès, dans le dernier cas parce que les ajustements ont complètement dénaturé le bel exercice originel.

Pourquoi avoir changé une recette qui marchait? Aux États-Unis, Jeopardy tient encore la route avec sa bonne vieille formule éprouvée depuis bientôt cinquante ans. Une réponse. Une question. Et le niveau monte constamment.

En même temps, cette tradition cultivée ne meurt pas partout et elle sait se transformer. Le cercle, qu'a abandonnée TVA, une autre belle réussite française, a réinventé les épreuves à base de vocabulaire. Les jeux récents sur l'actualité renouent avec cette tradition du divertissement instructif. Télé-Québec a le sien, La une qui tue, de haute tenure, comme Répétez la question, à la Première Chaîne de Radio-Canada.

Enrobage bling-bling

Ce sont des exceptions qui confirment plutôt la règle de l'abrutissement généralisé. Le reste des nouveaux jeux semblent appartenir au genre de la télé-réalité. En tout cas, ils reposent sur un enrobage bling-bling à la limite de l'arcade. Même des jeux exigeants, comme Who Wants To Be a Millionaire, décliné dans le monde entier, adoptent une mise en scène de gros show clinquant, tonitruant. Pour le reste, la forme criarde s'appuie sur du vide et des participants sélectionnés pour leur talent de singes hurleurs, comme dans Le banquier, cloné à TVA, ou The Price Is Right, repiqué par V.

Les producteurs multiplient les trouvailles. Leurs formules bébêtes font souvent long feu parce qu'elles ne trouvent pas leur public, déjà surgavé de niaiseries. Cette année, Radio-Canada en rajoute avec Privé de sens.

Il y a là quelque chose de notre époque. Une apologie du gain facile. Une ode à la surconsommation. Un nivellement par le bas aussi. Mais, bon, les jeux passent et le genre demeure, dans notre société des loisirs télévisés. Dans le lot, Des chiffres et des lettres divertit et instruit depuis quarante ans. Alors, bon anniversaire et bravo encore, parce que le compte est bon!
1 commentaire
  • Pierre Schneider - Abonné 2 avril 2012 10 h 15

    Dommage

    Dommage que nos réseaux québécois se donnent le mot pour miser davantage sur les émotions fortes plutôt que sur l'intelligence et les connaissances.
    Un bon dosage des deux pourrait nous donner une émission didactique et culturelle très intéressante...et terriblement nécessaire en cette époque de disette d'humanités.