Questions d'image - Quand se lève le vent

L'image est forte. Le bras levé par son rival Brian Topp, «Thomas le conquérant» savoure enfin une victoire qu'il a savamment et stratégiquement préparée depuis les tout débuts de la course à la chefferie du NPD. Son sourire fait quand même plaisir à voir. Un à un, il a su rallier à son leadership l'ensemble de ses adversaires et de leurs troupes, étape nécessaire avant de parvenir à les rallier un jour à sa cause, ce qui prendra sans doute plus de temps.

Il est 22 heures. Je viens de passer une grande partie de ma journée du 24 mars devant ma télé. Ce n'est pourtant pas dans mes habitudes, mais là, je ne saurais trop dire pourquoi, j'ai le sentiment d'assister en direct à une page d'histoire de la politique canadienne.

Retour sur image. En quelques années, Thomas Mulcair a, reconnaissons-le, réussi l'impossible (lire la chronique de Norman Spector datée du 29 mars, publiée ici même). La surprenante vague orange venue du Québec en avait amusé plus d'un. On en avait même ri dans les rangs journalistiques et politiques du pays, soulignant au passage l'instabilité et l'immaturité de l'électorat québécois.

Force est de constater aujourd'hui que l'élection de Thomas Mulcair à la tête du NPD vient couronner de succès des efforts de recrutement de nouveaux membres en même temps que l'adhésion (plus inattendue) de très nombreux partisans de l'Ouest du pays. Elle vient, du même coup, donner tout un sens à cette vague orange. De quoi sûrement la légitimer au Québec, mais également à la grandeur du pays.

Mulcair élu, on ne rit plus, certes, alors... on attend.

Les avis sont déjà partagés, comme toujours en démocratie, et c'est tant mieux. Mais on conviendra cependant que cette nouvelle donne vient de changer la façon de voir et d'analyser la politique canadienne. Le rapport droite-gauche est désormais beaucoup plus clair. Cela ne manquera pas de déranger le Parti conservateur et le Parti libéral, bien plus à l'aise dans la joute des nuances des valeurs de droite, ni de se faire ressentir sur un autre registre, celui du traditionnel rapport fédéraliste-souverainiste provoqué par la présence du Bloc.

Voici donc que, depuis très longtemps, une force sociale-démocrate fédéraliste pancanadienne vient d'émerger à la Chambre des communes. Avec, cette fois, une forte représentation du Québec — dont le chef est également issu.

Il se lève, le vent.

Évidemment, bien des questions se posent désormais. Et nombre d'éditorialistes et de chroniqueurs politiques à travers le pays n'ont pas manqué de les soulever. Elles jalonnent le chemin qui mènera ou non Thomas Mulcair à la tête d'un premier gouvernement du NPD dans l'histoire, en 2015. Ces questions contraindront le nouveau chef à manoeuvrer contre le gouvernement en place, mais aussi à porter en dehors de la Chambre des communes un discours crédible aux oreilles d'un électorat en quête d'une plus grande justice sociale.

On voudra donc l'entendre sur sa vision «socialiste», sur ses positions économiques et écologiques destinées à améliorer, par des politiques concrètes, la qualité de la vie et de la nature. Sur ce qu'il entend entreprendre pour juguler ces «intolérables» écarts de richesse entre les citoyens les plus nantis et les citoyens les plus désoeuvrés de ce pays. Sur sa vision de l'éducation, de la santé, de l'immigration, de la justice, du rôle de l'armée, ou encore sur de vraies politiques familiales, sur la question des aînés, de leurs rôles et de leur retraite. Bref, sur l'ensemble des politiques qui rendront ce pays plus juste, plus influent et rayonnant dans le monde, de par sa démocratie.

Au lendemain d'un budget de «bûcheron», à l'heure où se révèlent — ce qu'on redoutait — la véritable nature de Stephen Harper et les effets de sa politique d'économie néoclassique conservatrice, il est plus qu'urgent que se constitue à gauche une réplique ferme, constante et montante.

Thomas Mulcair a franchi la première étape de son parcours avec brio. C'est à la seconde qu'on constatera si le vent qu'il soulève n'est qu'une brise passagère ou celui de la tempête qui porte l'espoir.

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Jean-Jacques Stréliski est professeur à HEC Montréal et spécialiste en stratégie de l'image.
4 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 2 avril 2012 09 h 15

    Mulcair est-il un Québécois?


    Quoiqu'en disent certaines personnes, je continue de prétendre que Thomas Mulcair n'est pas un Québécois.

    Quand j'écris cela, je ne l'exclus pas au nom d'une pureté ethnique quelconque parce qu'il ne serait pas né au Québec (il serait né à Ottawa, nous dit-on) et parce qu'il aurait fréquenté des établissement scolaires de langue anglaise, comme quelqu'un me l'a reproché, mais bien parce que c'est un fait.

    Bien qu'il ait été membre du gouvernement de Jean Charest et bien que maintenant il représente une circonscription québécoise (Outremont), Thomas Mulcair n'est pas un Québécois parce qu' il ne le veut pas.

    S'il le voulait, je suis sûr qu'il serait très bien reçu par ceux et celles qui se considèrent comme étant de nationalité québécoise, mais il a préféré se considérer comme un Canadien habitant au Québec. Et il en a bien le droit.

    Par contre, nous aussi, qui nous considérons comme Québécois, et non pas comme Canadiens, nous avons bien le droit de l'être et nous avons aussi le droit de vouloir être considérés comme tels.

    Et ce n'est pas parce que quelqu'un se définit comme un Québécois qu'il sera nécessairement souverainiste.

    Ce nationalisme ne se veut pas un nationalisme ethnique mais bien plutôt un nationalisme culturel.

    Par conséquent les reproches qu'on m'a fait, je ne les trouve pas dutout justifiés.

    Ils trahissent chez celui qui me les a fait un refus de reconnaître que nous les Québécois nous constituons un peuple distinct et que nous pouvons avoir raison de vouloir le rester, ce qui implique que nous prenions les moyens nécessaires pour le demeurer.

    Il est possible que Thomas Mulcair, lui, nous le reconnaisse, lui ce droit. Encore faudrait-il qu'il le fasse savoir clairement , mais cela n'en fait pas un Québécois pour autant.

  • France Marcotte - Inscrite 2 avril 2012 09 h 55

    Le Québec sauve le Canada


    On n'y avait jamais pensé, mais plutôt que de séparer le Québec du Canada, on pourrait très bien envisager de faire du Canada un très grand Québec.

    À l'heure des grands mouvements, ça change de registre le rêve.

    • Roland Berger - Inscrit 2 avril 2012 17 h 14

      Les trois colombes libérales (Pelletier, Marchand et Trudeau) ont déjà tenté de concrétiser ce rêve. Résultat, le ROC voit dans le bilinguisme officiel en embarras, pour ne pas dire un fléau, et les francophones hors Québec s'anglicisent un peu plus à chaque génération. Mais vous avez certes le droit de rêver...
      Roland Berger

    • France Marcotte - Inscrite 2 avril 2012 18 h 32

      Le Québec sauve déjà en quelque sorte (encore une fois?) le Canada de la médiocrité en lui offrant sur un plateau cette opposition officielle qui lui évitera le recul de sa civilisation.