Empreinte conservatrice

Armé de sa majorité, le gouvernement Harper se frottait les mains à l'idée de présenter un vrai de vrai budget conservateur qu'aucun parti ne pourrait menacer de défaire. Et il s'est fait plaisir. Les compressions annoncées sont plus sévères que celles promises en campagne électorale (6,9 % au lieu de 4 %) et elles s'inscrivent dans un plan d'ensemble dont la saveur ne trompe pas. Par les choix faits, le vocabulaire employé, les projets de loi annoncés.

Rationalisation, efficacité, modernisation, allégement réglementaire, élimination du double emploi, consolidation des services, il n'y a pas d'erreur, tout est en place pour le grand ménage. Ce qui n'est pas nécessairement mauvais. Il y a toujours des programmes désuets ou moins performants.

Mais quand le budget de l'aide au développement, déjà plafonné depuis deux ans, est amputé de 9,7 % sur trois ans, il est difficile de croire que ce soit attribuable à une perte de pertinence. Ce qui ne fait pas de doute cependant est que le Canada fera encore mauvaise figure sur la scène internationale en consacrant moins de 0,34 % de son produit intérieur brut à l'aide aux plus pauvres de la planète, l'objectif onusien étant de 0,7 %.

Ce gouvernement n'a pas beaucoup d'état d'âme pour les gagne-petit ou l'environnement. Cette dernière question est d'ailleurs complètement dissoute dans le magma du «développement responsable des ressources naturelles». Le processus d'examen environnemental sera revu et corrigé pour exclure «des milliers de projets de moindre envergure», dont on ne précise pas la nature, et pour accélérer la réalisation des projets majeurs. L'objectif est de rehausser «la confiance des entreprises et favoriser l'investissement et la création d'emplois».

En fait, ce budget promet plusieurs mesures législatives qui pourraient changer en profondeur les façons de faire d'Ottawa. En plus de la refonte de la Loi sur l'évaluation environnementale, il annonce sans offrir de précisions des changements à l'assurance-emploi «afin d'étoffer et de préciser les obligations des personnes qui reçoivent des prestations régulières» et cherchent du travail. Il confirme l'intention du gouvernement d'examiner avec les Premières Nations l'adoption de «mesures législatives autorisant la propriété privée à l'intérieur des limites actuelles des réserves».

La Société Radio-Canada est mise au régime, sans explication, la nouvelle se cachant dans un tableau. L'embêtante Table ronde sur l'environnement et l'économie disparaît sans autre forme de procès. Dans la foulée de ses attaques contre les groupes environnementaux, le gouvernement veut exiger plus de transparence des organismes de bienfaisance au sujet de leurs activités politiques et de leurs sources étrangères de financement.

Et ce qui se cache derrière la recherche d'économies laisse parfois songeur. Ainsi, l'Agence d'inspection des aliments devra partager services de soutien, expertise scientifique et locaux avec Agriculture et Agroalimentaire Canada, le ministère chargé de promouvoir l'industrie.

Les plus petits en profiteront le moins


Le gouvernement peaufine certains programmes, faisant croire à une plus grande générosité, mais en y regardant de plus près, on réalise que ce sont encore les plus petits salariés et les gens à faible revenu qui en profiteront le moins. Ainsi, le gouvernement annonce que les prestataires de l'assurance-emploi pourront conserver une plus grande partie de leurs gains de travail. L'idée est intéressante et peut encourager des personnes à travailler davantage, mais les retombées promises ne se vérifient pas lorsqu'une personne reçoit des prestations modestes et a un très faible salaire horaire ou travaille trop peu d'heures. Bref, moins une personne gagnera, plus elle sera pénalisée par la nouvelle formule, qu'elle veuille travailler ou non.

Les changements à la Sécurité de la vieillesse s'appliqueront graduellement mais uniformément à tout le monde, peu importe la dureté du métier exercé. Les premiers à en subir les contrecoups seront les personnes incapables d'envisager un départ à la retraite sans ce revenu, c'est-à-dire des petits salariés sans fonds de retraite et qui, faute de moyens, n'ont pas d'économies suffisantes.

Ce budget compte plusieurs mesures intéressantes. Les investissements dans l'innovation, la recherche et développement forment un tout cohérent et porteur. Le resserrement de certaines mesures fiscales destinées aux entreprises est bienvenu. Le gouvernement épargne aussi les peuples autochtones et annonce des investissements importants dans l'éducation dans les réserves, les infrastructures hydrauliques et la santé mentale. La gestion de plusieurs ministères sera resserrée.

Mais quand on examine où Ottawa puisera ses revenus au cours des prochaines années, on comprend que la classe moyenne portera une part toujours plus lourde du fardeau, contrairement aux entreprises. Le gouvernement prévoit que les rentrées provenant de l'impôt sur le revenu des particuliers croîtront en moyenne de 5,4 % par année d'ici 2016-2017. Celles venant de l'impôt des sociétés, de 4,1 %.

«Choix responsables»

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, parlait hier de «choix responsables» et de compressions faites de «façon modérée et sensée». Après tout, on ne fait état que de 1,5 milliard d'économies cette année, de 3,1 milliards l'an prochain et de 5,2 milliards en 2014-2015, un montant qui deviendra récurrent. C'est oublier cependant que ces sommes s'ajoutent à d'autres réductions et à un gel des dépenses imposés au cours des dernières années par les conservateurs et dont l'effet commence seulement à se faire sentir.

Quand on prend toutes les mesures d'austérité en considération, on obtient, selon le ministère des Finances, des réductions de dépenses totalisant déjà 5,5 milliards cette année, 8,5 milliards en 2013-2014 et 11 milliards en 2014-2015. Quand on lit ces chiffres, on mesure mieux l'ampleur de l'exercice et le choc que l'appareil fédéral subira au cours des prochains mois. Un choc tout ce qu'il y a de conservateur.
8 commentaires
  • Darwin666 - Abonné 30 mars 2012 06 h 38

    Activités politiques?

    «Dans la foulée de ses attaques contre les groupes environnementaux, le gouvernement veut exiger plus de transparence des organismes de bienfaisance au sujet de leurs activités politiques et de leurs sources étrangères de financement.»

    Est-ce que ça veut dire que l'Institut Fraser et l'IÉDM ne pourront plus faire de politiqur? Ou qu'il ne seront plus considérés comme des organismes de bienfaisance et ne pourront plus émettre de reçus d'impôt?

    Je rêve, bien sûr

    • Pierre Rousseau - Abonné 30 mars 2012 11 h 12

      Effectivement, vous rêvez! Les conservateurs considèrent que les questions environnementales sont politiques car ces groupes s'opposent généralement aux multinationales, amies de ces gens. Par contre si ce sont des activités qui entrent dans le cadre de l'idéologie conservatrice, alors ce ne sont pas des «activités politiques». D'ailleurs il y a déjà un groupe environnemental (Ancient Forest Alliance) qui ne s'est pas enregistré comme organisme de charité car justement ils savent que les conservateurs considèrent l'activisme environnemental comme une activité politique qui n'est pas éligible aux déductions d'impôt.

    • Jean Tremble - Inscrit 30 mars 2012 12 h 40

      l'Institut Fraser et l'IÉDM ne pourront plus émettre de reçus d'impôt ?

      Ce n’est pas grave, en ce qui les concernent, à coup sûr le mécénat va prendre la relève…

  • Jean de Cuir - Abonné 30 mars 2012 10 h 21

    Penser!

    Belle analyse. Et voici quelques idées générales: De plus, il importe de "comprendre". Quoi alors. Est-ce que les élus sont là pour le bien de tous les canadiens et canadiennes? Si oui, pourquoi ne cherchent-t-ils pas les meilleures solutions intelligentes; ce qui supposerait une capacité de négotiation au-delà des pré-jugements inspirés par une vision du monde, elle-même devenue un dogme-- ce qui laisse entendre que certains se lient -- pour quels motifs -- à des dogmes. C'est comme-ci les représentants du peuple ne pouvaient pas représenter la quête du bien commun et s'interroger sur le fait que tous ceux et celles aptes à travailler ne travaille pas, car pour que tous atteignent un certain bien et, j'ajoute un bien-être, il importe de travailler. Ma prémisse : pour le bien qui est de vivre, il importe de travailler. Le travail permet de faire des échanges afin de partager les ressources communes. Supposition : ceux et celles qui désirent vivre en société veulent négocier ce que c'est de vivre en société et en bout de ligne atteindre un certain bien commun --ce qui inclut le bien de chacun. D'où toutes les questions inhérentes à l'organisation d'un budget.

    • Jean Tremble - Inscrit 30 mars 2012 12 h 42

      << Est-ce que les élus sont là pour le bien de tous les canadiens...? >>

      Bien oui ! Nos biens, n'est-ce pas ce qu'ils viennent chercher dans le fond de nos poches ?

  • Jacques Patenaude - Abonné 30 mars 2012 12 h 23

    3 objectifs politique

    Ce budget a deux objectifs politique:

    1-Réduire la taille de la classe moyenne en poussant vers le bas la portion la plus vulnérable de celle-ci.
    2- faire assumer le coûts de l'État par ce qui restera de celle-ci.

    3-Enrichir les ti-nami

  • Geoffroy Ménard - Inscrit 30 mars 2012 21 h 06

    Songeur?

    "Et ce qui se cache derrière la recherche d'économies laisse parfois songeur. Ainsi, l'Agence d'inspection des aliments devra partager services de soutien, expertise scientifique et locaux avec Agriculture et Agroalimentaire Canada, le ministère chargé de promouvoir l'industrie. "

    Est-ce que le fait que le Ministère de l'agriculture, des pêcheries et de l'alimentation du Québec occupe également ces deux fonctions à la fois laisse aussi songeur?

  • d.lauzon - Inscrite 31 mars 2012 00 h 29

    Qu'est-ce qu'on est sensé faire, nous les 60% qui avons voté contre ce gouvernement?

    Ce gouvernement conservateur a été élu avec moins de 40% des électeurs mais Stephen Harper s'en fout éperdument. Tout ce qu'il visait c'était que son gouvernement soit élu majoritaire. Son plan était bien clair: Il voulait calquer le pays selon le modèle Républicain U.S.A. ou Reform Party aux valeurs ultra-conservatrices et rétrogrades. Depuis le 2 mai 2011, pratiquement toutes les décisions que ce gouvernement a pris vont dans ce sens et à la fin du mandat, on ne reconnaîtra plus le Canada des années pré-Harper.

    Ceux qui comme moi ont voté contre les Conservateurs, nous allons vivre des années de frustration et de désolation. On regarde ce "mauvais spectacle" et on ne peut pas sortir de la salle. On ne peut même pas sonner l'alarme car personne dans ce gouvernement n'est intéressé à écouter des opinions divergeantes. On est pris au piège et on a l'impression de manquer d'air.

    Quand le "scandale" des robocalls a fait surface, je me disais que l'on avait peut-être une chance de voir ce gouvernement tomber mais on dirait que le budget a tout fait oublié. Élections Canada est supposé avoir tout en main pour éventuellement prendre les actions qui s'imposent mais j'ai l'impression que le processus va être très long.