Recherché: libérateur de peuple

Sur la pierre tombale de René Lévesque, ce sont ces mots de Félix Leclerc qu'on peut lire, des mots qui lui allaient si bien: «Libérateur de peuple.» Il n'aura pas réussi à mener sa démarche jusqu'au bout, faute de temps, faute de convaincre tout son monde en même temps, faute de solidarité. Et puis la mort l'a fauché, comme les autres, comme Félix et tous ceux qui croyaient «que les fruits étaient mûrs dans les jardins de ce pays». Le pays est retourné en dormance. Déçus, épuisés, pratiquement privés d'oxygène, les Québécois se sont tus.

Ce sont les étudiants dans la rue qui m'ont menée à cette réflexion. Je me suis demandé ce qu'ils savaient de René Lévesque et j'ai pensé que si c'était comme le reste de notre histoire, ils devaient croire que c'était un boulevard traversant le centre-ville de Montréal. Au même titre qu'Hippolyte Lafontaine est un tunnel et Jacques Cartier, un pont.

Se pourrait-il qu'il y ait parmi eux un libérateur ou une libératrice de peuple en puissance? Se pourrait-il que pour certains d'entre eux, se frotter à la solidarité de la révolte de rue puisse mener à un engagement social qui en fera des leaders de notre société dans les années qui viennent?

Se pourrait-il que ces quelques semaines de grève étudiante leur ouvrent les yeux sur le formidable cul-de-sac dans lequel se trouve ce peuple qui avait l'audace d'aspirer à l'indépendance et qu'ils fassent des comparaisons entre l'expérience qu'ils partagent présentement et ce que ce peuple a vécu depuis si longtemps?

Ils tiennent leur combat à bout de bras. Ils apprennent à évaluer chaque jour où se situent leurs forces, mais aussi leurs faiblesses. Ils vont subir la pression de ceux et celles chez qui on pourrait déjà sentir un vent de panique et qui voudraient bien voir les choses s'arranger rapidement. Il y a toujours un vertige à se mettre en danger et à maintenir le cap malgré les craintes qui s'installent. Et puis... s'il fallait que les parents s'impatientent.

Les étudiants ont droit à notre appui parce que leur cause est juste. L'entêtement du gouvernement du Québec devant leurs revendications a quelque chose de choquant quand on voit avec quelle désinvolture les élus ont gaspillé l'argent collectif depuis des années en payant des sommes colossales pour des services mal rendus et en tolérant des comportements dépourvus de la plus élémentaire éthique sans intervenir pour corriger le tir. Nous n'avons même pas commencé à découvrir l'ampleur du désastre, mais nous savons qu'il y a désastre. Ça se voit pratiquement à l'oeil nu et chaque jour nous apporte son lot de nouvelles pas réjouissantes du tout.

Nous avons toujours, selon les dernières nouvelles, trois ordres de gouvernement. Trois qui nous bûchent dessus tous en même temps. Nous sommes écrasés sous la gouvernance qui ne cesse de se multiplier et de s'agrandir. Je n'insisterai pas sur le Québec qui ferme la porte au nez de ses enfants et leur envoie ses policiers en réponse à leurs revendications.

Pendant ce temps, les conservateurs d'Ottawa semblent s'être donnés pour tâche de finir le travail commencé par lord Durham (mais qui était donc lord Durham?) et faire des Québécois un peuple assimilé et soumis. Lord Durham a dû bien rigoler dans sa tombe quand il a appris que des Québécois trouvaient normal de travailler pour des patrons ne parlant que l'anglais même si ça voulait dire qu'eux devaient être bilingues. Soumis comme des moutons, ainsi qu'il les voulait.

Cet étrange printemps, celui de 2012, nous permettra-t-il de retrouver notre raison de lutter? L'espoir porté jusque dans les rues par des jeunes qui crient à l'injustice en ce qui les concerne nous permettra-t-il de retrouver le goût de l'identité qui fait de nous parfois «quelque chose comme un grand peuple»?

Il serait temps. Car la somme de nos batailles perdues devient lourde à porter et notre capacité d'alimenter l'indifférence ambiante ne nous promet pas des lendemains qui chantent. Nous prenons les gifles d'Ottawa les unes après les autres. Nous avons pratiquement usé tous nos moyens de défense. Même les élus du Québec n'arrivent pas à se faire entendre à Ottawa. Il n'y a plus d'abonné au numéro que nous avons composé... La ligne a été coupée.

Pendant ce temps-là, nos enfants sont dans la rue pour défendre leur droit à l'éducation pour tous. C'est le printemps des mots en «ion». Comme dans collusion, corruption, intimidation, et depuis quelques jours: sollicitation et prostitution. Il serait bien de régler l'éducation d'abord. Ça aiderait à éliminer les autres «ion». Autrement, ça pourrait mener à de l'agitation.

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32 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 30 mars 2012 04 h 35

    Aujourd'hui, les fruits sont plutôt pourris...

    Malheureusement, lorsque les fruits sont mûrs et qu'on ne les récolte pas au bon moment, ils finissent par pourrir, et c'est ce que nous vivons maintenant au Québec, une quinzaine d'années après le dernier référendum sur la question existentielle de tout un peuple qui n'en finit plus de mourir tranquillement, sans faire de bruit, sauf les étudiants présentement, qui en font beaucoup.

    • Rodrigue Guimont - Abonnée 30 mars 2012 10 h 02

      Les vers, lorsqu’ils s’attaquent aux fruits sains en creusant des galeries dans la chair, vont ensuite dévorer les pépins jusqu’au cœur de la pomme. L’arbre cependant n’en meurt pas, mais au fil des étés il s’affaiblit…

      L’arbre du Québec planté il y a plus de 400 ans, est actuellement à l’abandon à cause du mauvais jardinier. Il fleurit pourtant à chaque printemps, seul et sans entretien. Combien de temps pourra-t-il encore se tenir debout?

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 30 mars 2012 07 h 10

    Faute de temps?

    Il a passé les 4 premières années de son premier mandat à faire 56 réformes, de l'Agriculture à l'Assurance-auto (vous en savez quelque chose) plutot que de se concentrer sur la promotion de la souveraineté, i.e. expliquer aux 15 à 20% de mous, qui sont peu politisés, pourquoi il fallait faire l'indépendance.

    Et que dire de la suite? Il a envoyé l'indépendance dans les poubelles de l'Histoire pour prendre le beau risque à Mulroney.

    En tassant les souverainistes pour nous lancer dans la souveraineté-association, René Lévesque nous a fait perdre 50 ans.

    Libérateur de peuple? Come on!

    • Roland Berger - Inscrit 30 mars 2012 13 h 10

      Oui, pas le temps. René Lévesque partagerait aujourd'hui la visée de Québec solidaire : un Québec socialement juste et politiquement indépendant, un aspect impliquant l'autre et inversement. Quant à sa conviction souverainiste, je vous rejoins. Elle était plus que vacillante.

    • Jacques Baril - Inscrit 1 avril 2012 21 h 13

      Rien à ajouter(!)

  • Yves White - Abonné 30 mars 2012 07 h 13

    La lucidité

    Bonjour Lise,

    Merci, merci et merci encore. J'espère bien que nous allons trouver cette libératrice ou ce libérateur dans cette génération là, car il semble bien que la notre (j'ai 61 ans) et disons la suivante semble bien avoir décidé de simplement se regarder le nombril et et les ongles d'orteil et faire comme si il faut rester dans une certaine vague sans aucune destination en espérant que tout se règle de soi-même.

  • François Desjardins - Inscrit 30 mars 2012 07 h 26

    Venez divin Messie...

    Vous avez un peu ce réflexe de fond de religion catholique romaine québécoise ancienne version, qui est d'attendre le Messie.

    Typique de votre génération: la même que la mienne d'ailleurs.

    À mon avis, l'avenir est au fruit d'un travail réalisé en collégialité.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 30 mars 2012 11 h 42

      Collégialité, oui. Mais ça prend quelqu'un pour la mettre en marche et l'amener à terme.

  • Socrate - Inscrit 30 mars 2012 07 h 44

    Broues

    Seul le Sport plutôt que le petit point d'Alençon pourra sauver le Québec aux dernières nouvelles avec Patrick Roy comme son nouveau Seigneur de la Broue si la dernière tendance se maintient. Et alors?