Mon nom est personne

Allez louer le documentaire Inside Job si vous avez besoin d’un cours sur les subprimes et leur effet domino. Jusqu’en Grèce… Sur la photo, une femme, dans la ville d’Athènes, se montrait prête à faire le grand saut après que son employeur eut décidé de licencier ses employés en février dernier.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Angelos Tzortzinis Allez louer le documentaire Inside Job si vous avez besoin d’un cours sur les subprimes et leur effet domino. Jusqu’en Grèce… Sur la photo, une femme, dans la ville d’Athènes, se montrait prête à faire le grand saut après que son employeur eut décidé de licencier ses employés en février dernier.

Qu'on le veuille ou non, qu'on les mette à pied par dizaines de milliers ou une par une, chaque personne qui perdra son emploi à la suite du budget déposé hier vit un drame humain, un stress important à l'échelle Richter des cataclysmes naturels. Ce deuil-là n'est pas plus facile parce qu'il n'y a pas de service funéraire de prévu. Et ne comptez pas trop sur la directrice des ressources humaines pour faire circuler la boîte de papiers-mouchoirs; elle a perdu son poste elle aussi.

On sous-estime beaucoup la détresse des cadres intermédiaires qui doivent annoncer à des dizaines, voire des centaines d'employés que leurs services ne sont plus requis en raison d'une reconfiguration structurelle. Langue de bois ou non, perdre son job équivaut à perdre sa langue, son identité, sans compter le beurre sur les épinards et l'argent du beurre, l'impression de vaciller, de ne plus avoir sa place dans la société, sa dignité, une raison de se lever ou de se coucher.

Et peu importe la façon dont on vous l'annoncera! Les employés d'Aveos ont goûté, la semaine dernière, à une variante du néolibéralisme bien corsée: la clé dans la porte un dimanche. Peu importe les raisons (la délocalisation, la dette publique, la crise financière, le glissement de l'État-providence vers l'Entreprise-providence), le résultat reste le même: vous n'êtes qu'un pion et vous venez de glisser jusqu'à la case départ dans le jeu des échelles et serpents.

Il n'y a qu'à lire la lettre de démission de l'ex-directeur de Goldman Sachs, publiée il y a deux semaines dans The New York Times, pour s'en convaincre: les mentalités changent, les MBA et les petits rois de la finance n'ont plus de sentiments, ni d'éthique. Allez vous louer le documentaire Inside Job si vous avez besoin d'un cours sur les subprimes et leur effet domino. Jusqu'en Grèce...

Si cette avidité sans scrupules ne concernait que les banquiers. Mais elle s'infiltre partout. Dans les gouvernements qui mangent dans la main desdits banquiers et des entreprises, dans les entreprises qui font de l'aplaventrisme devant les actionnaires, dans les médias où je bosse depuis bientôt 30 ans. Plus personne n'échappe à cette mentalité pernicieuse qui vise d'abord la performance et ensuite le bonheur des actionnaires. Plus de clics, plus de hits, plus de ventes, plus de bonis, plus d'argent et moins d'emplois. Plus de drames humains aussi, dans un nouvel ordre mondial qui s'en fiche.

Les MBA mènent le monde

Il n'y a pas si longtemps, l'argent et le cul menaient le monde, un peu des deux, assez également réparti. Maintenant, ce sont les MBA qui le mènent à coups de décimales et de courbes de croissance. Il n'y a pas de sentiments dans une statistique, que le plaisir un peu pervers (variante du cul) de faire de la microgestion sur des nanoparticules. Facile d'obtenir des résultats spectaculaires en s'attaquant à des microprojets, explique le prof de psycho Michel Perreault dans Je ne suis pas une compagnie, un essai sur l'intrusion des valeurs corporatives dans notre vie privée. Perdre un kilo est beaucoup moins spectaculaire que de perdre 100 nanogrammes.

En attendant que les chiffres parlent haut et fort, on retranche 10 ou 15% du personnel, sans égard pour votre enfant handicapé, pour votre conjoint chômeur, pour vos paiements d'hypothèque, pour vos jeunes qui vont à l'université, sans attendrissement pour vos 25 années de loyaux services, votre talent, le profit que vous avez généré. Lorsque vous passez dans la colonne des pertes, c'est couru, vous n'existez déjà plus.

Tiens, un exemple éloquent parmi des millions d'autres, un ami cadre à qui c'est arrivé dernièrement: 30 années de service, pas une journée de maladie — il en a 1000 en banque, qu'il perdra à sa retraite — loyal, même s'il ne partage pas les idéaux de la boîte. Il est en réunion avec son boss, sur des mises à pied à annoncer, justement; la secrétaire entre dans le bureau pour le prévenir que son fils vient d'être envoyé d'urgence à l'hôpital en ambulance. Mon ami se lève précipitamment, à l'évidence angoissé, ne connaissant pas la cause de l'incident et s'apprêtant à enfiler sa combinaison de superhéros.

Un élément d'ordre humain vient d'interférer avec le ronron efficace de la grosse machine. Le boss le regarde et fait mine d'être surpris: «Avons-nous terminé?»

Inutile d'expliquer en quoi ce type de gestion pèse sur le moral des troupes. J'imagine que c'est le genre de réplique qu'on ne conseille pas dans La performance par le plaisir de Jean-Luc Tremblay (un best-seller écrit par un gestionnaire, ancien directeur général de l'hôpital de Rouyn-Noranda).

Mais si on veut démotiver ses cadres et les inciter à encaisser d'un coup leurs 1000 journées de maladie, c'est win-win... comme ils disent.

Un assassin silencieux

Je vous parlais des médias un peu plus haut, où j'ai vu s'insinuer lentement le culte du «sujet payant», surtout depuis que le nombre de clics, de retweets et de «J'aime» nous définit comme «fournisseurs de contenu». Comme le dit une de mes boss(e): «Quand je veux être certaine de ne pas être lue, j'écris sur la pauvreté ou les autochtones.» J'ajouterais: les chômeurs, une variante statistique de la pauvreté. Mais qui en parlera si les journalistes n'en ont que pour les états d'âme des «vedettes» et les «recettes» de Ricardo?

Le Devoir a su éviter d'étaler dans ses pages les détails sordides du procès Turcotte (un sujet ultra payant si j'en juge par le nombre de clics sur mon blogue) et n'incite jamais ses journalistes à exploiter les instincts bas de gamme de ses lecteurs, les 3S (sport, sexe et sang) qui ont fait la fortune de certains canards. Et son lectorat est à la hausse. Comprenne qui pourra.

Il n'y a pas de recette gagnante dans un marché «mondial» où l'offre excède la demande et où le premier Chinois venu peut vous faire perdre votre emploi. Parlez-en aux mécanos d'Aveos. Mais pour la recette payante, on peut supposer que 100 000 nouveaux chômeurs qui ne dorment plus et vont s'acheter des somnifères, des antidépresseurs et autres pilules pour calmer les nerfs, ça doit bien finir par profiter à quelqu'un.

On estime à 23,7 milliards de dollars par année le marché de l'insomnie — ça va des somnifères aux matelas de qualité supérieure, en passant par l'aromathérapie — aux États-Unis, selon l'auteur de Je ne suis pas une compagnie. On peut aussi deviner sans sortir son jeu de tarot que ceux qui conservent leur emploi sont encouragés à «fournir» davantage pour le même salaire. De quoi perdre le sommeil aussi.

Finalement, si j'étais étudiante, je me passionnerais pour les troubles du sommeil. On ne prévoit aucune pénurie d'emploi pour les 100 prochaines années.

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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JoBLOG

Dans la rue
Y a des jours où je me demande s'il y a des limites à la dépendance technologique.

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

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Et les zestes

Noté que deux emplois dans le secteur privé seraient perdus pour chaque emploi en moins dans la fonction publique. Quand on sait que 20 % de la population d'Ottawa travaille pour le gouvernement fédéral, c'est beaucoup de gens qui vont se retrouver sur la paille. Ou le gazon. Et il ne sera pas plus vert chez le voisin.

Appris
dans Québec Science (déc.-janv. 2012) qu'entre 2003 et 2008, les ordonnances de somnifères ont augmenté de 15 % au Canada. Il est vrai qu'avec une population qui dort, on peut faire passer pas mal de lois.

Dévoré l'édition du printemps du magazine z.a.q (zone d'aménagement du quotidien), qui traite du déplacement. Le seul avantage à devenir chômeur ou travailleur autonome (ou les deux!), c'est la réduction du temps de déplacement. z.a.q nous fait voir du pays, les autos du futur, le retour à la lenteur, nous fait rencontrer un cordonnier (bien chaussé) et pousse le bouchon jusqu'à nous faire rire de notre immobilisme. Car, paradoxalement, plus on va vite, plus on est coincé dans le trafic.

Aimé Sourire à la peur de Chögyam Trungpa. Le maître bouddhiste nous instruit sur le courage, l'agressivité, le sacré et les outils de la bravoure. «Le premier stade de l'absence de peur comporte de la joie et le sentiment de détente ou de bien-être. À partir de la bonté d'être simplement soi-même émerge quelque chose de digne, sans être solennel ou religieux. On est joyeux d'être en si bonne santé, d'avoir une si bonne posture; joyeux de l'expérience d'être en vie et d'être ici. On apprécie les couleurs et la température de l'air. On goûte les sons et les odeurs. On commence à se servir de ses yeux, de ses oreilles, de son nez et de sa langue pour explorer le monde.» Un livre à méditer longuement lorsque tout tremble autour et en nous.

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«Non vraiment je reviens aux sentiments premiers
l'infaillible façon de tuer un homme
C'est de le payer pour être chômeur
Et puis c'est gai dans une ville ça fait des morts qui marchent.»

- Félix Leclerc, 100 000 façons de tuer un homme

«Le gouvernement s'occupe de l'emploi. Le Premier ministre s'occupe personnellement de l'emploi. Surtout du sien.»

- Coluche
37 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 30 mars 2012 03 h 34

    Un texte remarquable!

    Comme vous décrivez bien l'époque ahurissante que nous vivons et les ravages des mises à pied. Merci en outre pour tous ces bouquins que vous nous refilez mine de rien, avec un sens inouï de la concision et de l'amorce.

  • Marie-Francine Bienvenue - Abonné 30 mars 2012 06 h 05

    merci

    Quel article vrai, puissant, HUMAIN!

  • François Desjardins - Inscrit 30 mars 2012 06 h 11

    Canards, canards et canards.

    Aujourd'hui, dans cette chronique, vous voilà un peu pisse-vinaigre.

    Ce dont vous causez, on le sait déjà pas mal, ou on le subit.

    Attention aux canards que vous dénoncez: un article comme le vôtre qui nous conduit vers des murs de misère infranchissables et qui semble ne dire que:«voyez comme le mur est infranchissable, voyez l'ampleur de la **** » , c'est une peu «canardeux».

  • Jacques Morissette - Inscrit 30 mars 2012 07 h 05

    Très bon texte Josée Blanchette.

    Votre texte est comme une invitation à constater que le système établi pèse de plus en plus lourd sur nos frêles épaules.

  • Gaggill - Abonné 30 mars 2012 08 h 48

    Cherejoblo

    Quand serons-nous assez pour partager votre texte et être dans la rue pour le dénoncer? Voyons ça pour le 22 en attendant continuons à appuyer nos fils et nos filles.