Les défis de Thomas

Au début, il semblait que Brian Topp — lui qui est parfaitement bilingue, natif du Québec et qui a vécu et travaillé à travers le Canada — était le successeur tout désigné de Jack Layton, ou du moins le favori de ses proches. Tout indiquait que leur plan de match allait être de tenir un vote rapidement afin d'exclure Thomas Mulcair de la chefferie du NPD.

Petit à petit, au fil des semaines, l'establishment du parti s'est rallié à M. Topp. Et peu de journalistes croyaient que M. Mulcair avait des chances d'être vainqueur.

C'est alors que Tom Mulcair a fait une habile manoeuvre politique: en menaçant de ne pas se présenter à moins que la campagne à la chefferie ne soit prolongée, il a forcé le parti à prendre conscience de ce que son absence signifierait pour le NPD au Québec.

Et les néodémocrates ont compris que la note allait être salée.

Pourtant, même avec une campagne étendue dans le temps, nombre de médias demeuraient sceptiques quant aux réelles chances de M. Mulcair: avec une majorité écrasante de membres du NPD établis dans le reste du Canada, il leur paraissait improbable que le député d'Outremont puisse rallier suffisamment de nouveaux membres au Québec pour gagner le leadership.

Mais cette analyse souffrait deux failles importantes.

En Colombie-Britannique, par exemple, on devient membre du parti fédéral lorsqu'on se joint au parti provincial (réalité qui n'existe pas au Québec). Et un bon nombre de ces membres n'appuient pas le NPD au niveau fédéral.

Deuxièmement, le système de vote électronique du NPD a échoué le week-end dernier, augmentant le poids de ceux qui ont voté avant d'arriver à Toronto et prévenant une poussée du vote «quiconque sauf Mulcair».

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La campagne à la chefferie fut longue, ce qui a coûté cher au NPD dans les sondages, mais en fin de compte, ils ont franchi un pas de plus vers le pouvoir. Il est même permis d'imaginer maintenant M. Mulcair au 24 Sussex, à la tête d'un gouvernement minoritaire après les élections de 2015.

Pour empêcher Stephen Harper de former un deuxième gouvernement majoritaire, il faudra que le nouveau chef du NPD brise la coalition unissant l'Ontario et l'ouest du pays, union mise sur pied par les conservateurs en mai 2011. Afin de devenir premier ministre, M. Mulcair devra créer sa propre coalition.

Ses toutes premières questions posées à la Chambre des communes indiquent sans l'ombre d'un doute que M. Mulcair a entrepris sa route vers le pouvoir.

Il a d'abord compris qu'il lui importe de conserver un grand nombre de sièges au Québec. C'est pourquoi il demandera aux Québécois de se joindre aux progressistes répartis à travers le Canada dans le but de renverser le gouvernement Harper. Reste à voir de quelle manière il conciliera cette position avec une autre, asymétrique: qu'adviendra-t-il du retrait par le Québec des programmes fédéraux adoptés au Parlement du Canada grâce à l'appui des députés du Québec?

Ensuite, même s'il peut gagner un plus grand nombre de sièges en Colombie-Britannique et au Manitoba, la clé du succès pour le NPD en 2015 sera de recréer la coalition Québec-Ontario qui a gouverné le Canada pendant la majeure partie de notre histoire.

Stephen Harper comprend tout ça, et sait aussi que son défi sera de convaincre les Ontariens qu'un avenir prospère repose sur le développement des ressources en Alberta. Il lui importera de ne pas attaquer l'Alberta — comme l'a fait Pierre E. Trudeau et comme M. Mulcair pourrait être tenté d'y succomber. Ne nous étonnons donc pas si M. Harper, en opération séduction, dépense davantage de fonds fédéraux en Ontario d'ici 2015...

Entre-temps, un gouvernement péquiste plus ou moins dévoué à la souveraineté pourrait être élu au Québec. M. Mulcair se retrouverait alors en position de vulnérabilité en Ontario en raison de sa position sur la loi sur la clarté. D'autre part, les Ontariens pourraient fort bien se joindre aux provinces de l'Atlantique pour reprocher à M. Harper cette tournure des événements, créant alors une ouverture pour le NPD — ou pour ce qu'il restera d'un Parti libéral du Canada face à un ancien libéral comme Thomas Mulcair!

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Norman Spector est chroniqueur politique pour le Globe and Mail
 
8 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 29 mars 2012 06 h 03

    Ou l'inverse

    Les hypothèses de cette nature ont ceci d'intéressant qu'on peut en affirmer l'inverse avec la même probabilité de réussite. On appelle cela du bla-bla.

    Desrosiers
    Val David

  • martrobo - Inscrit 29 mars 2012 09 h 10

    L'analyse peut...

    ...conduire à une ou plusieurs hypothèse qui pourront etres confirmées ou infirmées dans le temps.C'est tout de même mieux que des opinions (partagées?) qui se réfugient derrière des symboles ou idéologies qui fascinent les gens.(Ça vous rapelle quelque chose?)

  • Pierre Vincent - Inscrit 29 mars 2012 09 h 15

    Natif du Québec ne veut pas dire grand chose...

    Votre analyse est très intéressante M. Spector, mais vous faites erreur sur un seul point : pourquoi mentionner que Brian Topp est un natif du Québec, alors que vous occultez le fait que Thomas Mulcair (Ottawa) et Stephen Harper (Toronto) sont tous deux natifs de l'Ontario, malgré les apparences actuelles?

    Aussi, prévoir un gouvernement néodémocrate minoritaire en 2015 tient davantage de la sorcellerie que de l'analyse politique sérieuse. Votre boule de crystal doit être très grosse et très transparente pour vous permettre de voir aussi loin...

    Ne croyez-vous pas plutôt que l'évolution de l'informatique et de l'électronique fera en sorte que la démocratie ne sera plus qu'un concept théotique en 2015 et que les électeurs seront tous plus ou moins programmés? Ma boule de crystal est plus sombre...

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 mars 2012 10 h 26

    Les enjeux de Thomas d'ici 2015.

    Premièrement: Brian Spector ne parle pas de l'enjeu majeure qui se dessine actuellement : l'opposition grandissante à l'idéologie néoconservatrice du gouvernement Harper, qui elle est pan canadienne de l'Ouest à l'Est : l'opposition riches/pauvres est un classique mondialede toutes les époques, y compris dans l'ouest canadien.

    Deuxièmement, l'élection d'un gouvernement péquiste à Québec, oui sera un obstacle majeur, pas seulement pour Thomas Mulcair, mais pour tout le clan fédéraliste : comment vont-ils réagir ? Si le NPD maintient sa ligne établi à Sherbrooke, à ce compte-là, il a de meilleures chances de s'en sortir que les autres partis au fédéralisme moins flexible.

    Troisièmement Oui il faudra que le NPD améliore son système informatique d'ici 2015.

  • beaumiche - Inscrit 29 mars 2012 14 h 37

    Définir Mulcair...

    Pas besoin d'attendre les publicités négatives que les conservateurs ou les libéraux vont bientôt produire sur Thomas Mulcair, plusieurs ici, prennent les devants et s'y adonnent joyeusement...