Métal contre métal

Au bout du compte, Stephen Harper a pesé plus lourd qu'Ed Broadbent dans la balance du NPD, samedi. Parmi les architectes de la victoire, convaincante, de Thomas Mulcair ce week-end, il faut en effet compter le premier ministre actuel.

Si le conservatisme de M. Harper avait été d'une autre mouture, si sa conception du débat politique avait été plus collégiale, la course à la direction du Nouveau Parti démocratique aurait peut-être pris une tournure différente.

Pour les néodémocrates, il était plus facile de traiter des défaites électorales en série comme des victoires morales quand les gouvernements auxquels ils faisaient face aux Communes étaient composés de libéraux à tendance progressiste ou encore de conservateurs à la sauce Mulroney ou Clark.

Dans le même ordre d'idées, la propension du gouvernement actuel à tirer sur tout ce qui bouge a grandement contribué à faire de la personnalité abrasive de Thomas Mulcair un atout pour les militants néodémocrates plutôt qu'un boulet voué à freiner sa montée vers le sommet.

Pour affronter un gouvernement qui vit l'arme à la main, le NPD a élu un chef disposé à courir au-devant des coups. Au métal conservateur, les néodémocrates ont choisi d'opposer leur propre métal. La trame sonore des débats fédéraux des prochaines années risque davantage de s'apparenter à une cacophonie de cuivres qu'à une symphonie politique.

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Cela dit, un personnage un peu plus ensoleillé que Thomas Mulcair se serait sans doute rendu au fil d'arrivée samedi en moins de tours de scrutin. Au-delà des considérations strictement électoralistes, sa victoire était le seul aboutissement logique du parcours du NPD, dans la foulée de son entrée en force au Québec, au scrutin fédéral de l'an dernier. Parmi les candidats en lice, aucun autre n'était bien placé pour tabler sur les acquis québécois de mai 2011. Aucun autre n'offrait au parti une combinaison d'expérience au gouvernement et sur le terrain comparable à celle du vainqueur.

Avec un autre résultat, c'est un retour à la case départ qui attendait le NPD au Québec, et ce, sans que la pente à monter dans le reste du Canada pour se rapprocher du pouvoir devienne pour autant moins abrupte.

La vieille garde du NPD — Ed Broadbent en tête — avait beau plaider que le parti risquait son âme en confiant sa destinée à Thomas Mulcair, le fait est que sans le Québec, l'âme du NPD a toujours été tronquée. L'absence d'un pont politique entre les forces progressistes québécoises et celles du reste du Canada était depuis longtemps une condition perdante incontournable pour la gauche canadienne.

Ce week-end, suffisamment de néodémocrates se sont ralliés à ces réalités pour permettre la victoire de Thomas Mulcair. Du même coup, plus de 90 % d'entre eux ont écarté Paul Dewar, un des candidats les plus enracinés dans le vécu du parti, mais également celui dont la maîtrise du français laissait le plus à désirer.

Dans la mesure où ce verdict sans appel a été prononcé par une forte majorité de militants de l'extérieur du Québec, on peut croire (espérer?) que, dans un avenir prévisible, le bilinguisme à géométrie variable n'aura pas sa place au fil de départ d'une course au leadership fédéral.

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Comme chef, Thomas Mulcair hérite d'un parti davantage enclin au changement que ne semblait le croire son establishment. La solide performance de Nathan Cullen — un candidat qui s'est hissé dans le peloton de tête de la course sur la seule base d'un projet controversé de coalition électorale avec les libéraux — témoigne de cette ouverture. Ce sont ces partisans d'un changement plus radical que la moyenne qui ont scellé la victoire du camp Mulcair au quatrième tour de scrutin.

Il hérite également d'un caucus moins fracturé que les débats acrimonieux alimentés par Ed Broadbent pendant les derniers jours de la course ne le laissaient présager. Au fil des tours de scrutin, samedi, c'est vers Thomas Mulcair qu'ont gravité les forces vives du parti et de la députation néodémocrates, plutôt que vers le noyau dur de membres de la vieille garde qui entourait son principal rival, Brian Topp.

Cela dit, M. Mulcair aurait intérêt à ne pas se méprendre sur la teneur du mandat qu'il a obtenu samedi.

Contrairement au PLC et aux conservateurs qui ont toujours exécuté sommairement leurs chefs perdants, dans le passé, le NPD a eu tendance à être extraordinairement patient avec ses chefs. La dernière campagne de Jack Layton était aussi son quatrième tour de piste.

Thomas Mulcair ne devrait pas s'attendre à la même tolérance de la part de ses troupes. La vague qui l'a porté à la tête du NPD va se retirer rapidement s'il ne livre pas la marchandise escomptée dans trois ans.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star

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