Pourquoi Denys Arcand m'énerve

Le cinéaste Denys Arcand lors du tournage de son long métrage L’âge des ténèbres <br />
Photo: Alliance Le cinéaste Denys Arcand lors du tournage de son long métrage L’âge des ténèbres

Dans Un cynique chez les lyriques, un essai doucement provocateur à la prose élégante, Carl Bergeron présente le cinéaste du Déclin de l'empire américain comme un artiste lucide qui dit ses quatre vérités à sa société qui préfère se raconter des histoires sur sa grandeur. Contre «l'image idéalisée que le consensus médiatique et intellectuel se fait du Québec moderne», Arcand, habité par «une intellectualité mélancolique intimement liée à la condition historique des Québécois en Amérique», proposerait, dans son œuvre, en s'inspirant des thèses de l'historien Maurice Séguin, une vision tragique du Québec, petite nation marginale condamnée, par la force des choses (la Conquête et ses suites), «à la médiocrité perpétuelle».

Ébloui par un tel courage, Carl Bergeron trace donc un portrait de Denys Arcand en oracle brillant et effronté qui a su, dans un Québec gagné par un lyrisme naïf, pratiquer un «tough love» décapant et puissamment éclairant, quitte à subir l'hostilité des siens.

Cette interprétation de l'oeuvre de Denys Arcand semble avoir, jusqu'à maintenant, conquis la plupart des commentateurs. Ce ne sera pas le cas en ce qui me concerne. La figure d'un Arcand en cynique machiavélien qui sort du rang des rêveurs de la Révolution tranquille pour héroïquement créer une oeuvre qui va au coeur du malaise québécois ne me convainc pas.

Car, enfin, analysons froidement l'affaire un peu. Arcand commence sa carrière en écrivant dans Parti pris et en consacrant ses énergies artistiques à dépeindre le sort injuste réservé aux ouvriers du textile, dans On est au coton (1971). Trente ou quarante ans plus tard, il fraternise avec Monique Jérôme-Forget et Patrick Huard, joue au golf avec François Ricard et se pavane en habit de pingouin sur le tapis rouge à Hollywood.

Dans Réjeanne Padovani, en 1973, il expose la corruption qui règne dans les milieux affairistes et politiques. Dans Les invasions barbares, en 2003, une bluette mélo sur la mort douce d'un intello désabusé, il s'en prend au syndicalisme, qui serait responsable du dysfonctionnement des hôpitaux. En 2007, dans L'âge des ténèbres, il expose, écrit Bergeron, «le soleil artificiel d'un État québécois devenu dément».

Je résume: Arcand débute à gauche, en fraternisant avec les petits, mais glisse solidement vers la droite, en reprenant à l'écran le discours «réaliste» des gros. Son parcours, qui ressemble à celui d'un Robert Charlebois à cet égard, correspond en tous points à celui des privilégiés de la «génération lyrique», selon la formule de son ami Ricard, qui ont d'abord voulu changer le monde, pour ensuite se recycler en golfeurs néo-«lucides» revenus de tout.

Arcand, d'ailleurs, relayé en cela par Bergeron, aime bien se présenter en mouton noir de la société québécoise pour entretenir sa légende, mais cela ne devrait tromper personne. Un sondage CROP-La Presse, publié le 9 mars 2012, le confirme dans son statut de «cinéaste emblématique» du Québec. Pour l'hostilité, on repassera. Et ça se comprend: quand le Québec tendait vers la gauche, Arcand faisait des films de gauche; quand le Québec vire à droite, Arcand tourne à droite.

Le cinéaste a fait de bons films. La maudite galette (oublié par Bergeron), Gina et Jésus de Montréal sont du lot. Ce dernier, par exemple, contient une réjouissante charge contre «l'ordre marchand de la publicité par l'entremise du message subversif du Christ», écrit Bergeron, mais il va plus loin en proposant «une révolte tranquille tout entière portée par l'amour du théâtre».

Dans ce film, un «Tentateur» joué par Yves Jacques propose à Daniel-Jésus et à ses collègues de s'enrichir en faisant de la pub, voire en s'exilant aux États-Unis. «Sacrifier leur langue maternelle, qui rejoint un public minuscule, et apprendre la langue universelle de l'Empire? Pourquoi ne pas rejoindre enfin le grand désert américain de l'oubli de soi? Pour des artistes dont toute la vie est axée sur la recherche du ton juste et de l'authenticité, la question est lourde de conséquences», analyse justement Bergeron.

Arcand, pourtant, il faut le rappeler, tournera ensuite deux films en anglais et continue de dire qu'il aurait rêvé de travailler à Hollywood. Sans cesse, il laisse entendre que «notre petit milieu culturel» est indigne de lui. Il en rajoute en écrivant que «le Québec, comme l'Irlande, est extrêmement toxique pour un artiste» et que «les Québécois s'acharnent à vouloir une société égalitaire, qui refuse l'exception». Denys de Deschambault, contrairement à son Jésus de Montréal, pleure sur sa gloire empêchée par la petitesse des siens au lieu de se réfugier dans la vérité de l'art. Comprenez-vous pourquoi il m'énerve?

Une histoire impossible

Sa vision sombre du Québec prendrait sa source dans l'oeuvre de Maurice Séguin. Ce dernier affirmait que la Conquête avait brisé l'élan national du Québec et le condamnait, depuis, à la médiocrité. Trop petite et aliénée pour faire l'indépendance, mais trop enracinée pour être rapidement assimilée, notre nation vivrait une histoire impossible. Arcand, dans son oeuvre, explorerait cette situation, explique Bergeron.

Or, ce que le cinéaste et son commentateur ne disent jamais, c'est que, pour Séguin, «le normal est donc exceptionnel» partout dans le monde et que «la médiocrité est la règle générale». En attribuant spécifiquement au Québec des tares historiques que Séguin présente comme majoritairement répandues, Arcand et Bergeron se complaisent dans un discours abusivement autodépréciateur. Bien d'autres disciples de Séguin — comme Denis Vaugeois, Robert Comeau, Andrée Ferretti ou Pierre Falardeau — nous ont pourtant incités à l'action.

Le noble cynisme d'Arcand, selon Bergeron, serait difficile à recevoir parce qu'il dépeint une réalité québécoise douloureuse. Or, peut-on parler d'une vision artistique perçante quand la réalité ainsi dépeinte correspond à celle, tronquée, qui s'expose dans les pages du Journal de Montréal? Les lyriques que méprisent Arcand et Bergeron ont fait du Québec, depuis 1960, une nation moderne, plus juste et plus cultivée qu'avant, même si elle reste inachevée par le plan national. Les soi-disant cyniques qui refusent de le reconnaître ne sont pas en possession de la lucidité; ils n'en ont que le costume et la pose.

***

louisco@sympatico.ca

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

41 commentaires
  • Yvonne Langford - Abonnée 24 mars 2012 05 h 39

    J'aime!

    Merci, M. Cornellier, de nous aider à le penser et à le dire.

  • Stéphane Martineau - Abonné 24 mars 2012 08 h 24

    Bravo !

    J'appuie !!!!

  • Kebekwa - Inscrit 24 mars 2012 09 h 05

    Rien de surprenant

    Comme tout ce qu'écrit M. Cornellier, voici une autre "critique" écrite avec sa plume "bleu-PQ" et un regard sur un livre porté à travers ses lunettes bien roses de l'utopie souverainiste.

    • Bernard Dupuis - Abonné 24 mars 2012 09 h 43

      Entre l'utopie souverainiste et le rêve canadien insensé, il est nécessaire de se ranger du côté de l'utopie souverainiste. Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

      Bernard Dupuis, Berthierville

  • Darwin666 - Abonné 24 mars 2012 09 h 55

    Merci!

    Enfin quelqu'un qui souligne le dénigrement constant de notre société dans l'oeuvre d'Arcand!

  • Bernard Dupuis - Abonné 24 mars 2012 10 h 13

    La gauche n'est que la droite inversée

    Une fois de plus, le jugement de Cornellier est très juste. C'est Dostoievski qui remarquait que bon nombre d'intellectuels russes ne faisaient que suivre les modes littéraires ou philosophiques. Il est frappant de voir que c'est un peu la même chose chez certains intellectuels québécois.

    Combien en avons-nous vu de ces intellectuels québécois qui dans les années 60 et 70 véhiculaient dogmatiquement des idées de gauche, portaient même les bottes de travailleurs et la chemise à carreau? Quelques années plus tard, ces mêmes intellectuels avaient revêtu le complet trois-pièces et se baladaient en BMW. Sans compter qu'ils avaient troqué Marx, Lénine et Mao pour Milton Friedman, Frederic Hayek et Margeret Thatcher.

    Certains pourraient me dire que seuls les imbéciles ne changent pas d'idée, mais expliquez-moi un tel revirement chez beaucoup de nos intellectuels? Comment se fait-il que par un simple coup de vent la gauche s'inverse bout pour bout?

    Ce phénomène ne s'applique pas qu'aux seuls intellectuels Russes.

    Bernard Dupuis, Berthierville

    • Stéphane Laporte - Abonné 25 mars 2012 15 h 34

      Complètement d'accord! Et ça n'a rien à voir avec un pseudo conflit de génération jeune VS Babybommer. C'est un petit groupe d'artiste intello qui ont pris leurs aise et on renier toutes leurs croyances d'avant. Pourquoi, par exemple Michel Tremblay ne dénonce pas publiquement de la monté de la droite?