Une élection européenne

À un peu plus d'un mois du premier tour, il fait défiler à ses rassemblements des leaders de la gauche allemande et italienne, venus appuyer son idée de contester le Pacte de stabilité européen. Un document dont la nouvelle mouture (avec le traité fiscal du 2 mars 2012) a été entérinée par la quasi-totalité des dirigeants de l'Union.

Extraordinairement dogmatique, ce texte officialise l'austérité et les réductions de dépenses comme méthode principale — voire unique — de réponse à la crise économique et financière du Vieux Continent.

Ce traité — s'en rend-on bien compte? — est stupéfiant parce qu'il rend virtuellement hors-la-loi la vieille méthode, maintes fois éprouvée depuis la Dépression des années 1930, de relance par le déficit budgétaire en période de récession, héritée d'un des plus grands économistes du XXe siècle, le Britannique J. M. Keynes.

Plus encore, les principes allemands — adoptés sous la contrainte par le reste de l'Europe — stipulent que les gouvernements nationaux, tels des municipalités, ne pourront plus, à l'avenir, même songer à faire des déficits.

Mais «interdire le keynésianisme dans le sillage du grand krach de 2007, c'est un peu comme réagir à une fusillade sanglante en interdisant les gilets pare-balles. L'Irlande en est un exemple parfait. Keynes considérait que les gouvernements devaient appliquer des politiques contre-cycliques, consentir à des déficits pour regonfler des économies chancelantes et réduire les dépenses pour calmer les économies en surchauffe.

«Or, au coeur du traité fiscal se trouve l'idée qu'un gouvernement devrait fonctionner comme un ménage, jeter de l'argent par la fenêtre quand tout va bien et resserrer les boulons quand les temps sont durs. [...] Il est imposé de ne pas même envisager une économie à la Keynes. Les politiques fiscales contre-cycliques sont devenues taboues!»

L'auteur de ces lignes remarquables, Fintan O'Toole (le 7 mars dans l'Irish Times de Dublin), n'est pas le seul à trouver que cette nouvelle idéologie est catastrophique. Et qu'elle écrase un pays comme l'Irlande, qui continue de croupir après deux années d'application du remède de cheval et au moins... deux faux départs, en 2010 et 2011, qui un moment avaient fait croire au succès de la méthode.

Selon l'Américain Paul Krugman, prix Nobel d'économie 2009 et chroniqueur régulier du New York Times, il s'agit là d'une «folie» qui va «étouffer l'économie à court terme, sans réduire les déficits à long terme».

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Il y a là un vrai débat de fond sur le diagnostic de la crise: est-ce vraiment à cause de gouvernements naguère trop dépensiers? En fait — le cas de la Grèce mis à part —, la vraie bonne réponse est non... Débat, aussi, sur les façons de faire face à cette crise; sur les rapports entre déficit, équilibre budgétaire et croissance; entre déficit privé et déficit public; entre court terme et long terme...

La campagne électorale française est en train de transformer ce débat en un véritable affrontement politique à l'échelle européenne. Cet affrontement et cet élargissement sont bienvenus.

C'est en fait Nicolas Sarkozy qui a commencé — avant que François Hollande ne lui rende la pareille — en appelant à son secours, début 2012, les tenants de cette nouvelle idéologie, du côté de l'Allemagne, mais aussi de la Grande-Bretagne. Au cours des dernières semaines, Angela Merkel et David Cameron ont explicitement — comme on l'a rarement vu chez des dirigeants en exercice, et avec un tel degré de franchise — appelé les Français à voter Sarkozy, le 22 avril et le 6 mai prochain.

D'où la question: y a-t-il une chance pour qu'un François Hollande nouvellement élu — le socialiste reste en tête des sondages, même si c'est beaucoup moins net qu'il y a un mois — puisse renverser la vapeur à l'échelle européenne, lancer une politique différente, pour sauver l'«État social» bâti sur des décennies, pour sauver l'idée même d'une Europe communautaire... alors que des millions de citoyens électeurs — furieux et désespérés — assimilent de plus en plus l'Union européenne à une austérité non seulement injuste, mais également obtuse et contre-productive?

Cette chance est faible. Mais elle existe — au-delà des aléas électoraux —, puisque l'échec des politiques en vigueur en Europe paraît programmé et qu'il faudra bien, le temps venu, trouver quelque chose d'autre.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants

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