Le symposium de la pédophilie - L'Église catholique n'est pas au bout de ses peines

L'Église catholique pensait entreprendre bientôt une «nouvelle évangélisation» en pays déchristianisés. Mais le scandale, toujours brûlant, de la pédophilie cléricale l'aura rappelée à ses propres errements. Au symposium tenu à Rome sur cette crise, les évêques «réformateurs» l'ont apparemment emporté sur les tenants du statu quo, mais non sans constater l'ampleur et la difficulté des changements qui les attendent. Quelle institution, à vrai dire, sait comment contrer les sévices sexuels des enfants?

Dès mai prochain, les évêques et les supérieurs religieux devront avoir soumis à Rome un programme de prévention et de réparation touchant les victimes et leurs agresseurs. Ces dernières années, l'épiscopat des États-Unis a mis en place une organisation spéciale, laquelle servira sans doute de modèle ailleurs. Mais même les évêques américains, dont l'Église possède des ressources importantes, sont conscients des limites de l'entreprise.

À la réunion de février, quelque cent évêques et responsables de communautés étaient invités à se tourner «vers la guérison et le renouvellement». Ils ont été informés que les prêtres et religieux fautifs ne sont pas les seuls visés par le Code de droit canonique. Les évêques aussi pourraient être sanctionnés s'ils n'interviennent pas dans les cas d'enfants maltraités par des gens relevant de leur autorité.

Cette première approche, juridique, repose sur l'idée que règles strictes et menaces de sanction seront efficaces pour enrayer le problème. En Pologne, en Italie ou en Irlande, a-t-on appris, il se trouve encore des évêques pour contester cette réforme. D'autres scandales semblables seraient sur le point d'éclater ailleurs.

Plusieurs diocèses ont, entre-temps, versé des indemnités qui totalisent, aux États-Unis, des milliards de dollars. Certains d'entre eux ont dû faire faillite. Une réorganisation des paroisses y est même envisagée, non sans provoquer des réactions chez les paroissiens. D'autres pays connaîtront aussi un tel choc. La sécurité financière des ecclésiastiques retraités est mise en péril. Le Vatican lui-même va faire face à une chute des dons assurant son fonctionnement.

Plaie d'argent n'est pas mortelle, dira-t-on. Mais un service de guérison et de prévention vraiment efficace ne vit pas que de prière.

Plus grave encore est cette «mort finale du respect» envers l'autorité de l'Église, évoquée par l'Irlandaise Marie Collins, seule victime admise au symposium. Cette perte de confiance aggravée par l'attitude de la hiérarchie ne fait pas qu'empêcher le «dialogue» avec les victimes que prône Benoît XVI. Ce traumatisme supplémentaire complique la «guérison» des gens qui en portent encore les séquelles, sans parler du «retour à l'Église» des fidèles perdus par la faute de pasteurs.

Autre obstacle: la mentalité ecclésiastique. Sans les procès qu'elles ont intentés, nombre de victimes n'auraient pas obtenu de compensation de la part des organisations religieuses qui les avaient «abandonnées». Mais surtout, sans l'intervention des médias, l'institution catholique, captive d'une politique de déni, n'aurait probablement pas fait face aux responsabilités qui furent les siennes à chaque étape de cette immense tragédie.

Or, la prochaine étape ne sera pas moins pénible.

Les évêques le savent désormais. Le transfert d'un clerc pédophile d'une paroisse ou d'une école à une autre rend l'Église responsable des torts qu'il continuera d'infliger à d'autres enfants. Rome s'est résolu à ne plus traiter ces affaires privément, dans sa seule cour ecclésiastique, et à en saisir la justice civile. Ce changement, propre à «limiter les dégâts» et à prévenir d'autres agressions, ne décharge pas pour autant l'Église de ses responsabilités.

Car dénoncer un suspect à la police n'est pas la panacée rêvée en matière de déviance criminelle. Dans plus d'un pays, et même dans les États de droit, les services de sécurité publique sont loin d'être toujours intègres ou compétents. Maints policiers rançonnent les suspects, en font des informateurs qu'ils protègent, sinon pire, plutôt que de les traduire en justice. Et même là où un tribunal entendra de telles causes, combien de victimes ne se prêteront pas à l'épreuve?

L'État du Vatican n'a plus le pouvoir d'emprisonner des délinquants. Mais outre le devoir de mieux protéger les enfants confiés à ses membres, l'Église n'aurait-elle pas la mission de traiter la pédophilie autrement qu'en y voyant d'abord un crime ou une faute morale? Aucune société ne devrait laisser un pédophile, un kleptomane, un illuminé, un toxicomane faire des victimes dans son entourage. Mais aucune, non plus, ne sait trop encore comment prévenir leurs délits ni, surtout, comment traiter leurs auteurs.

L'Église catholique ne manque pas, pourtant, d'experts en dépendance psychologique et même en déviance sexuelle. Une sexologue québécoise, religieuse de surcroît, a raconté ses expériences thérapeutiques en milieu religieux dans tous les continents. Partout elle a constaté un blocage culturel vis-à-vis de la sexualité. De passage à Rome, au lieu du procès qu'on aurait pu lui faire pour ses audaces, un entretien inédit avec le pape lui permettra de présenter ses vues sur la question.

Jean-Paul II, raconte soeur Marie-Paul Ross, lui a dit: «Va de l'avant! Les difficultés ne manqueront pas, surtout de la part de l'Église!» Il ne pensait pas si bien dire. Dans son livre récent — Je voudrais vous parler d'amour... et de sexe —, soeur Ross ajoute: «À force d'avoir les autorités religieuses contre moi, il m'arrivait d'avoir des doutes.» Son témoignage aide à comprendre l'échec de l'Église catholique en matière de pédophilie. Le pouvoir excessif n'est pas seul en cause. Une inculture séculaire explique aussi son aveuglement en matière sexuelle.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
11 commentaires
  • Marc L - Abonné 19 mars 2012 05 h 42

    Encore le déni !

    L'attachement à sa religion est quelque chose de fort pour ceux qui sont encore des catholiques convaincus. Pour eux, la priorité est de protéger l'église, source de leur identité et les enfants sont des pertes collatérales qu'on préfèrera oublier. Ceux atteint de catholicisme identitaire vont préférer se mettre la tête dans le sable plutôt que de véritablement s'attaquer au problème car s'attaquer au problème, c'est d'accepter que l'église se compose de pêcheurs et qu'elle est faillible.

    Malheureusement, il ne sert à rien de balayer la poussière sous le tapis, car il est certain qu'un jour, quelqu'un va découvrir la vérité... et l'église passera encore pour celle qui préfère protéger les prêtres plutôt que les enfants.

  • michel lebel - Inscrit 19 mars 2012 06 h 48

    Une viellle évidence!

    L'Église ne sera jamais au bout de ses peines! C'est ainsi depuis sa création! L'Église est faite d'hommes et de femmes pécheurs! Vous devriez savoir cela, M.Leclerc!

    • Roland Berger - Inscrit 19 mars 2012 14 h 26

      Monsieur Lebel, vous le savez comme tout le monde, la pédophilie existe hors de l'Église. Le scandale ne vient pas de ce que certains de ses prêtres aient molesté et molestent encore des enfants. Il vient du fait que cette institution s'arroge le pouvoir de faire des leçons de moralité à l'humanité entière. Cette culture, inhérente à la religion elle-même, ne changera malheureusement jamais.
      Roland Berger

  • François Desjardins - Inscrit 19 mars 2012 07 h 37

    Le célibat des prêtres et le reste...

    Prétendre au célibat quant à moi est purement prétentieux.

    Vous me direz, des gens mariés peuvent aussi s'adonner à la pédophilie. C'est vrai! Mais si le mariage des prêtres n'aurait épargné ne fut-ce qu'un cas de pédophilie, le mariage des prêtres aurait été justifié!

    C'est doublement dégoûtant: ce sont des supposés ministres du cultes, sensés protéger la vertu, protéger les plus vulnérables dont les enfants. L'acte en soi et répréhensible, de un. Il est commis par une personne qui trahit sa mission, de deux.

    Ce que doivent honorer les prêtres chez les gens qui les aborde (y compris les enfants) c'est la confiance...

    Doublement dégoûtant: ça ressemble à un notaire sensé protéger les documents et qui ferait de faux documents pour rouler ses clients, ou à un médecin sensé soigner les gens mais qui les rendrait malades.

    Et d'aucun ont sévi pendant des années. On peut se demander aussi si leur entourage dormait au gaz...

  • François Dugal - Inscrit 19 mars 2012 07 h 50

    Catholiques

    Église catholique: le clergé d'un bord, les laïcs de l'autre; les pasteurs omnipotents et les brebis stupides.

  • Magali Marc - Inscrit 19 mars 2012 10 h 42

    Trahison

    Je ne ressens aucune compassion pour ces prêtres pédophiles qui ont trahi non seulement leurs victimes et les familles qui leur faisaient confiance, mais ils ont trahi leurs voeux et trahi l'Église qui pâtit dans son ensemble pour les fautes graves de quelques uns.
    L'article de M. Leclerc me paraît juste et équilibré: les évêques qui se sont contentés de transférer les pédophiles d'une paroisse à l'autre n'ont fait qu'aggraver le problème mais on comprend que la société dans son ensemble n'est pas plus habile à empêcher les pédophiles de sévir! Dans certaines familles au Québec, il y a des cas d'inceste qui sont tus. On voit bien que ceux comme M. Dugal qui traite les catholiques de "brebis stupides" se servent de ces scandales pour ridiculiser les Catholiques croyants et pratiquants, mais quelle solution proposent ces critiques? Les M. Dugal et consorts ont-ils déjà levé le petit doigt pour aider à résoudre les problèmes d'inceste et de pédophilie dans la société laïque?

    • Roland Berger - Inscrit 19 mars 2012 14 h 30

      Les prêtres pédophiles sont des malades, et Monsieur Leclerc a raison d'affirmer que de les livrer à la justice laïque ne résoudra pas le problème. À moins bien sûr de penser que certaines maladies n'en sont pas, et qu'il faut châtier ceux qui en sont atteints comme s'ils n'étaient que de vulgaires criminels. Le judéo-christianism a la vengeance facile, spontanée devrais-je dire.
      Roland Berger

    • Roland Berger - Inscrit 19 mars 2012 14 h 33

      Le scandale ne vient pas de ce que l'Église compte dans ses rangs des prêtres pédophiles, mais du fait que cette institution les protège alors qu'elle s'arroge le pouvoir de donner des leçons de moralité à l'humanité entière. Il ne lui est même pas venu à l'idée que ces prêtres soient malades, émotivement malades. Elles s'apprêtent à les livrer à la justice laïque, laquelle, vous le laissez entendre, ne sait trop quoi en faire.
      Roland Berger