Le dernier mille

Vancouver — Si Thomas Mulcair devient le premier Québécois à diriger le NPD fédéral, ce sera parce que des milliers de néodémocrates de la Colombie-Britannique se seront ralliés à sa cause. Et si cela se produit, ce sera parce que bon nombre d'entre eux auront fait un pied de nez aux élites du NDP.

Sans appuis conséquents dans la province du Pacifique, aucun candidat à la succession de Jack Layton ne peut espérer la victoire, le 24 mars. C'est peut-être encore plus vrai pour M. Mulcair, dont les trois principaux adversaires, Brian Topp, Peggy Nash et Paul Dewar, sont tous solidement enracinés en Ontario. Au sein du NPD fédéral, ces deux provinces se partagent à peu près également 60 % des membres qui ont une voix au chapitre du choix du nouveau chef.

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En Colombie-Britannique, le camp Mulcair peut compter sur des appuis de taille, dont celui de l'ancien premier ministre Mike Harcourt. Mais le député d'Outremont doit également compter avec des ténors syndicaux qui sont loin de lui être majoritairement acquis. Et il doit composer avec d'influents ennemis.

Cela inclut sa cochef adjointe, Libby Davies — une des figures de proue de la gauche militante néodémocrate. D'emblée, la députée vancouvéroise s'est rangée derrière l'ancien président du parti Brian Topp, l'automne dernier. Six mois plus tard, elle n'a pas désarmé. En marge du débat d'Halifax, le mois dernier, Libby Davies demandait sur son fil Twitter si Thomas Mulcair comprenait quoi que ce soit aux valeurs néodémocrates.

La hargne de Mme Davies à l'égard de son collègue outremontais est symptomatique d'un malaise persistant. Au sein de l'establishment néodémocrate, plusieurs ne se réconcilient pas avec l'idée que Thomas Mulcair puisse prendre la tête du parti.

On lui reproche tout haut des déviances centristes par rapport au credo du NPD. On le décrit tout bas comme un personnage caractériel dont la forte personnalité serait incompatible avec le caractère rassembleur dont doit faire preuve le chef d'un parti d'opposition. On suggère que, sous sa direction, le NPD pourrait rapidement se retrouver en état d'implosion.

En 2003, c'est grâce à l'appui de l'aile gauche du parti, de hautes instances syndicales et d'éminences grises comme Ed Broadbent que Jack Layton l'avait finalement emporté. Dans la course actuelle, les forces vives de l'establishment néodémocrate mettent souvent autant d'énergie, sinon plus, à tenter de bloquer Thomas Mulcair qu'elles en avaient mis à pistonner son prédécesseur.

Si le député d'Outremont l'emporte, ce sera parce qu'il aura réussi à faire le plein de votes anti-establishment. Dans la course actuelle, cela rend le terreau de la Colombie-Britannique encore plus incontournable.

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Chose certaine, l'attrait qu'exerce Thomas Mulcair, si attrait il y a, chez les militants néodémocrates de la Colombie-Britannique réside ailleurs que dans ses racines québécoises ou son impeccable bilinguisme. Sa bonne tenue dans les sondages sur les intentions de vote et surtout son ouverture au changement sont plutôt ses cartes maîtresses.

En Colombie-Britannique, les luttes à deux entre néodémocrates et conservateurs sont plus répandues qu'en Ontario ou au Québec, où le NPD croise plus directement le fer avec des libéraux ou des bloquistes.

Seul candidat de la province dans cette course, Nathan Cullen se plaît à rappeler qu'il est le seul des sept aspirants au leadership à avoir dû faire une chaude lutte à un conservateur plutôt qu'à un libéral pour gagner un siège au dernier scrutin.

Sur la foi de cette expérience, le candidat Cullen estime que le NPD et le PLC n'ont aucune chance d'enlever le pouvoir aux conservateurs en 2015 s'ils affrontent séparément la formation de Stephen Harper. Leur meilleur espoir résiderait plutôt dans un front commun, tout au moins dans les circonscriptions actuellement détenues par les forces gouvernementales. Il a fait d'une coalition électorale son cheval de bataille dans la présente course.

Parmi les élites néodémocrates, l'idée d'un rapprochement préélectoral avec les libéraux est exclue d'emblée. Mais le message de M. Cullen a fait du chemin au cours de la campagne, à commencer par les rangs néodémocrates de sa propre province, et il pourrait détenir suffisamment d'appuis pour déterminer l'issue du congrès de Toronto.

Comme les cinq autres adversaires de Nathan Cullen, Thomas Mulcair a rejeté à plusieurs reprises le concept d'une coalition électorale. Mais il est néanmoins le candidat au leadership qui a fait le plus agressivement la promotion d'un changement de mentalité au NPD et le seul autre aspirant à nager à contre-courant des idées reçues néodémocrates.

Si Thomas Mulcair l'emporte avec l'aide des coalitionnistes de Nathan Cullen, le 24 mars, il aura fort à faire pour éviter de voir sa lune de miel rapidement éclipsée par une crise existentielle sans précédent pour le NPD.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star

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