À vos risques et périls

New Delhi — Bien sûr qu'elles sont élégantes, toutes ces Indiennes en sari, les cheveux tressés, assises en amazone sur leur moto, une main sur l'épaule de leur mari qui zigzague dans les rues encombrées. La loi impose partout en Inde depuis la fin des années 1980 le port du casque au conducteur et au passager d'une motocyclette. En principe, puisque la loi est respectée et appliquée de façon toute relative — l'amende de deux dollars n'a pas grand pouvoir de persuasion. Delhi a par ailleurs ceci de particulier qu'une exemption légale a été accordée aux sikhs, parce qu'ils portent le turban, mais aussi aux femmes, sur la base d'élucubrations culturelles dont la moindre n'est pas que le casque nuisait à leur look et les... décoiffait. Ce qui fait que dans la capitale, et un peu partout au pays, l'homme qui tient le guidon porte généralement le casque, mais pas la passagère, sauf rare exception — ni les enfants, d'ailleurs, puisque un scooter ou une petite Honda Hero accueillent facilement une famille de quatre... La Cour suprême vient de confirmer cette aberration.

Dans la seule ville de Delhi (17 millions d'habitants), la route a fait un peu plus de 2000 morts l'année dernière. Un bon tiers de ces personnes circulaient à motocyclette. Une cinquantaine de victimes étaient des femmes. «Chaque année, nous recevons près de 10 000 personnes blessées à la tête, dit au Times of India le Dr M. C. Misra, traumatologue en chef de l'AIIMS, le grand hôpital public de Delhi. La majorité des patients sont des femmes qui étaient assises, sans casque, sur le siège du passager d'une moto.» Le directeur adjoint de la police de la circulation répète depuis quelques mois que cette exception féminine, c'est de la folie; les gouvernements tergiversent.

En Inde, les droits de la femme peuvent attendre. Le respect de leur féminité, lui, est sacré.

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Les Indiens ont sur la route des habitudes de conduite abominables. Qui sait si, ailleurs dans le monde, la loi du plus fort s'applique de façon plus absolue. En cas d'accident, c'est d'office la victime qui est responsable. Elle n'avait qu'à ne pas se trouver là. À moins qu'il ne s'agisse d'une vache... Par réflexe, le responsable d'un accident quitte les lieux au plus vite, de manière à ne pas tomber sous la griffe des policiers. L'assurance automobile est obligatoire; dans les faits, des centaines de milliers d'Indiens en font l'économie. Il y a dix ans, un moindre nombre de véhicules et un réseau routier en piteux état rendaient la situation encore gérable. Elle l'est de moins en moins. Le parc automobile croît à une vitesse phénoménale, les autoroutes se multiplient — que se «partagent» camions, VUS, motos, autobus, auto-rickshaws, cyclo-pousses, chameaux, charrettes à buffles, piétons, cyclistes, troupeaux de moutons, vaches sacrées, chiens errants... Les Indiens conduisent toujours aussi mal, mais de plus en plus vite.

C'est le pays dans le monde où la route et l'autoroute font chaque année le plus de morts — pas étonnant, vu sa démographie: 134 000 décès en 2010, en hausse de 26 % par rapport à 2006. Un décès toutes les quatre minutes. Dans 70 % des cas, fait surprenant dans un pays qui n'est pas, dans l'ensemble, grand consommateur d'alcool, la cause en est la conduite en état d'ébriété. Sanction pour conduite en état d'ivresse: une amende de 40 dollars (négociable...) ou une peine, peu appliquée, de six mois de prison. La majorité des morts sont des piétons, des motocyclistes et leurs passagers.

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La prévention et la sécurité ne sont pas les points forts des Indiens. Tout le contraire de nos sociétés habitées par l'obsession de se prémunir. Deux planètes. Sa seule taille fait qu'il est inévitable que l'Inde soit souvent dépassée par les événements. Leurs conditions de vie ont insensibilisé les Indiens au danger à un degré qui nous est inconcevable. Sûr qu'il y a une part de fatalisme dans la facilité avec laquelle ils oublient la peur. Mais sûr aussi que les autorités «compétentes» et les classes dirigeantes, c'est la même chose, fuient leurs responsabilités. C'est cet incendie survenu en décembre dernier dans un hôpital de Calcutta, faisant parmi les patients 94 morts qui auraient pu être évités si la direction, qui s'est ensuite employée à masquer sa négligence, s'étaient donné la peine d'appliquer des normes de sécurité élémentaires. «Un autre accident survenu pour cause de mauvaise gestion et de mépris total pour la vie humaine», avait écrit le commentateur social Santosh Desai. Ce sont ces milliers de petits travailleurs exploités qui construisent les édifices dans les beaux quartiers, à mains nues, sandales aux pieds. Qu'ils se blessent gravement, et il ne leur reste plus qu'à aller mendier aux coins des rues.

Le mot de la fin, plus optimiste mais néanmoins lucide, à Mîrzâ Ghâlib, grand poète de langue ourdoue du XIXe siècle qui vécut à Delhi: «Je rencontrai sur mon chemin tant de difficultés qu'elles furent toutes surmontées.»

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1 commentaire
  • Charles Boissonneault - Inscrit 12 mars 2012 06 h 14

    India mai sab kuch milega

    ...En Inde, tout se peut. J'adore lire vos chroniques, qui me rappelle l'Inde pays où j'ai vécu qui me manque terriblement. En attendant d'y revivre il est agréable d'y jeter un regard à travers vos chroniques.

    Vincent Boissonneault