Le kilo de bitume

Chaque fois que j'emprunte l'autoroute 20 pour me rendre à Québec, j'éprouve le même étonnement. C'est toujours la même surprise. Non, je ne suis pas étonné par la platitude du paysage, ni par la laideur des bâtiments à l'approche de Drummondville. Je ne m'étonne même pas de l'état de la chaussée. Encore moins de la disparition du Château Madrid. Ce qui me surprend le plus, c'est l'absence de péages.

La 20 est l'une des autoroutes les plus fréquentées au Canada. Elle pourrait être une mine d'or comme le sont les autoroutes en Europe et dans un grand nombre d'États américains. Elle pourrait rapporter des milliards. Eh bien non! Les Québécois ont décidé que le droit de rouler gratuitement à 110 km/h sur la 20 était aussi essentiel que l'air qu'ils respirent. Peu importe que les routes coûtent de plus en plus cher à entretenir et que l'augmentation du nombre de poids lourds mette la chaussée à rude épreuve, la 20, c'est gratis point à la ligne! Touche pas à mon char!

Vous aurez deviné que, devant l'assourdissante unanimité de nos élites qui ne semblent pas plus émues qu'il ne le faut par l'augmentation des droits de scolarité à l'université, j'éprouve la surprise inverse. J'ai même l'intuition de comprendre soudainement où logent quelques-unes de ces fameuses «valeurs québécoises» dont on nous rebat tant les oreilles ces temps-ci. Dans toutes les sociétés, il y a des choses gratuites et il y en a d'autres qui ne le sont pas. Chacune fait ses choix en fonction de ses valeurs. En Europe, les consommateurs paient pour chaque litre d'eau qu'ils consomment. Ils paient depuis toujours pour les sacs de plastique au supermarché. Par contre, les sociétés européennes tiennent, pour l'essentiel, à la quasi-gratuité des études universitaires. C'est le cas dans 95 % des facultés et des grandes écoles en France, ainsi que dans la majorité des länder allemands. C'est encore plus le cas dans les pays scandinaves, qui non seulement ont supprimé les droits de scolarité, mais offrent aux étudiants de généreux programmes d'aide financière.

Entendons-nous bien. Je ne dis pas qu'il ne faut pas indexer les droits de scolarité, ni qu'il ne faut pas les augmenter légèrement pour tenir compte de la crise. Il n'y a pas de monde parfait. Mais, en les augmentant massivement, nous choisissons manifestement de nous éloigner du modèle européen et de nous rapprocher d'un autre: le modèle anglo-américain, pour lequel le savoir est une marchandise comme les autres, livrée aux lois du marché. Un modèle pour lequel le kilo de bitume vaut bien le kilo de savoir. Un modèle où l'on «investit» dans son avenir comme on investit dans un REER ou une entreprise de recyclage de déchets.

A-t-on conscience de l'insanité que profèrent ceux qui invitent les étudiants à s'inscrire à l'université afin d'«investir dans leur avenir»? La formule est pourtant sur les lèvres de nos recteurs et de nos ministres! S'adresser ainsi aux étudiants, c'est les rabaisser au rang de vulgaires consommateurs. En ne cessant de rappeler que les diplômés obtiennent les meilleurs salaires (ce qui n'est pas toujours vrai d'ailleurs!), nous les invitons à juger du savoir humain et de la culture à la manière des traders devant leurs stock-options.

Or, les penseurs humanistes ont toujours considéré l'éducation et le savoir comme un don. Peu importe d'où l'on vient, que l'on soit riche ou pauvre, pourvu que l'on s'instruise. Pour ces penseurs, s'instruire avait une valeur en soi, presque sacrée, peu importait ce que ce savoir pourrait éventuellement rapporter à son détenteur. C'est cette «valeur en soi», héritage humaniste, que valorise la quasi-gratuité des universités européennes. Elle veut inciter l'étudiant, d'où qu'il vienne, à aborder le savoir en citoyen d'abord soucieux de participer à l'aventure intellectuelle du monde plutôt qu'en consommateur excité par ses petits profits personnels.

Tous les anthropologues vous diront aussi qu'un don crée inévitablement une dette. C'est vrai depuis la nuit des temps. Au fond, en choisissant le modèle universitaire néolibéral, nos gestionnaires veulent peut-être surtout se débarrasser de cette dette encombrante. En payant, ils ne veulent plus rien devoir à personne. La «réussite» étant devenue un droit, s'il faut en croire les Legault et compagnie, le «client» exigera donc de bonnes notes, comme l'illustre l'étonnante tendance à la hausse des moyennes là où l'éducation coûte cher. Cette nouvelle élite, riche, diplômée, cosmopolite et anglicisée, veut aussi pouvoir aller travailler à l'étranger, comme la moitié des médecins formés à grands frais à McGill. Elle ne veut plus participer au combat séculaire du Québec et accepte donc, au nom de la modernité, que les HEC dispensent des cours en anglais. Elle veut surtout se délester de ces obligations non écrites qui imposaient aux élites une dette morale et un devoir envers cette nation qui les avait formées et leur avait confié le plus précieux de tous les héritages.

Cette augmentation n'est qu'une manière insidieuse de privatiser encore plus les universités. Quelle ironie de devoir payer plus cher pour s'instruire alors qu'il n'en coûte pas un sou pour rouler sur la 20. C'est ça, les «valeurs québécoises»?

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