Le mouton noir

Photo: Newscom

Je vais encore me faire garrocher des tomates pourries. On nous donnait quelques mois, nous y sommes encore un an plus tard. Je déteste toujours le tofu et je prétends à qui veut l'entendre que le végétarisme est la première étape vers le «manger mou». On m'a arraché une molaire dernièrement, je ne l'ai pas remplacée. À quoi bon?

Quatre mille dollars (le coût de l'implant) pour mastiquer du quinoa? Je ne broie plus de noir, je broute ma vie en couleur. Ma cuisine n'a jamais été aussi créative, savoureuse, nutritive et diversifiée. Et nous n'avons pas mangé la même chose deux fois depuis un an. Un vent de folie a traversé le garde-manger.

Je conserve un souvenir gourmand de la moussaka aux légumineuses de mon ami Jacques, le 31 décembre, et de son sandwich grillé d'aubergines au chèvre et confiture d'oignons, l'été dernier. Nos amis, même cocoricos pur saucisson, même carnivores de longue date, se sont pris au jeu aussi.

Reste que pour avoir adopté ce régime deux fois dans ma vie, je constate que les susceptibilités n'ont pas tellement évolué depuis 30 ans. Oui, le magazine L'actualité consacrait un dossier dans son dernier numéro au sujet «Vivre sans viande?» (le point d'interrogation en dit long), en y mettant beaucoup de bémols et en ménageant son lectorat mâle, potentiellement dévirilisé par la question.

Oui, les «Lundis sans viande» ont fait avancer l'idée d'un régime moins carné, lessmeatarian ou flexitarien — 80% végé —, un terme d'une laideur inégalée. Mais dès que vous entrez «au carmel», que vous passez du côté de ceux qui ont éliminé radicalement la viande, la volaille et les poissons (oui, oui, le végétarisme, c'est aussi ça... et, oui, je m'ennuie parfois des sushis), vous devenez un mouton noir, une brebis galeuse, un empêcheur de ruminer en rond.

Un an plus tard, je me moque gentiment de mon mari moins tout neuf qui est allé suivre des cours de cuisine végé et «masse» son kale cru. Je ne suis pas jalouse. Il parle aussi à ses algues et essaie de me convaincre que le tempeh (soja fermenté) est un aliment supérieur, même en sandwich entre deux feuilles d'algues nori. Le jour où je consentirai à troquer mon pain au levain pour des algues, on m'aura arraché toutes les dents et seul mon sandwich comprendra ce que je lui confie.

Mais je constate surtout que le pire, ce ne sont pas les essais culinaires de mon mari végé. Non, le pire, c'est les autres.

L'éthique, c'est chic


C'est vrai, on mange moins de boeuf qu'il y a 20 ans selon Statistique Canada, mais on mange plus d'agneau et de volaille. Et mondialement, la consommation de carne a triplé en 30 ans et doublera encore d'ici 2050. La viande est une industrie si polluante qu'elle surpasse en GES celle des transports (18 % contre 13,5 % selon la FAO).

Quant aux raisons qui nous ont poussés dans cette voie où la norme n'est plus «avec», mais «sans» (puisque la diète carnivore est la «religion» par défaut), la lecture de l'essai Faut-il manger les animaux? de Jonathan Safran Foer en a fourni le détonateur. Les raisons, elles, sont d'ordre écologique, éthique, politique, diététique et pédagogique. En fait, il semble difficile de trouver des arguments contre le végétarisme.

Nos enfants engrangent des souvenirs sans le fumet de la viande pour se les remémorer. Tant que je ne coupe pas sur les gâteaux maison... Une exception: j'ai fait rôtir un chapon à Noël, un beau gros poulet de cinq kilos acheté chez la fermière qui nous fournit aussi les oeufs de poules heureuses, libres et choyées. C'est pas moi qui le dis, c'est elle.

Je lui ai aussi acheté un kilo de porc haché pour faire une tourtière après avoir préparé la version de Ricardo aux pois chiches et champignons. Mes souvenirs d'enfance à moi sont difficilement déracinables. J'avais l'impression de renier tout l'héritage judéoculinaire de ma grand-mère, fille de l'inventeur de la soupe aux pois Habitant.

Sinon, je constate que manger halal ou kasher serait plus facile que de devenir végé, en termes de perceptions. Les enfants sont avertis: lorsque nous allons manger à l'extérieur, on ne parle ni politique, ni religion, ni végétarisme. Mais le sujet finit inévitablement par atterrir dans l'assiette. Et les réactions sont épidermiques, au mieux intriguées, voire agacées.

En n'adoptant pas le statu quo, nous sommes le grain de sable dans la salade. Nous devenons des enquiquineurs dès que nous ouvrons la bouche pour manger un burger aux lentilles. J'y vois un sursaut de l'instinct, une fausse croyance associée au muscle et au musc de l'homme des bois, un atavisme bien ancré quand il n'est pas solidement arrimé à la nostalgie, la culture, l'enfance et la panse.

Et j'ajouterais que le végétarien fait ressurgir chez le carnivore une culpabilité latente vis-à-vis les sévices infligés aux animaux dans les usines à viande. Du coup, ce dernier se sent obligé de se justifier. C'est comme pour les autochtones: on sait qu'ils existent mais on ne veut pas en entendre parler.

Un choix qui dérange

Je n'ai pas envie de limiter mes fréquentations à des végés qui bouffent du granola maison à la mélasse équitable, non plus qu'à des végésexuels qui ne copulent qu'entre broute-luzernes.

J'en parlais avec Dominique Dupuis, la prof de cuisine de mon mari usagé mais néanmoins zélé. Cette végétalienne de 31 ans enseigne l'alimentation saine et naturelle (larmoire du haut.com), elle a étudié en diététique, se balade dans les hôpitaux et les milieux défavorisés et fraie avec le végétarisme depuis dix ans.

Mais si vous l'invitiez chez vous, vous ne le sauriez pas: «Je ne dis jamais que je suis végétalienne, j'essaie de passer incognito, m'explique-t-elle. Je m'arrange avec ce qui est servi lorsque je suis invitée. Je suis tannée d'en parler! Ce sont toujours les trois mêmes questions: tu ne manques pas de protéines? Tu ne manques pas de fer? Tu ne manques pas de calcium?»

«Si on finit par en discuter, je dis que j'ai mangé de la viande au moins une fois dans l'année, ça apaise les gens. Je mange quelque chose de "normal" et tout le monde est content. Ça me fait plaisir de leur offrir ce luxe!», rigole-t-elle.

J'aime beaucoup Dominique, une jeune femme très enracinée, une vieille sage qui prêche par l'exemple, le goût, le plaisir, la santé, sans théories rigides ni prosélytisme aigu. «Quand tu deviens végé à cause de problèmes de santé, ça passe bien, dit-elle. Mais quand c'est par choix, ça dérange.»

Pour vivre heureux, massons notre kale cachés et cultivons la sainte paix.

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo


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Et les zestes

Salué: l'achat de Schwartz's, notre charcuterie hébraïque nationale, par René Angélil, un mariage naturel. La Presse devrait leur consacrer sa rubrique «Séparés à la naissance» de demain...

Noté: que l'Expo manger santé et vivre vert 2012 se tiendra au Palais de congrès de Montréal (16 au 18 mars) et au Centre des congrès de Québec ( 24 et 25 mars). expomangersante.com. Dominique Dupuis organise le «championnat de cuisine santé amateur», le vendredi 16 mars, sur la scène des démonstrations culinaires. De jeunes cuisiniers sont invités cette année à créer des plats végés à base de miso et de sarrasin. Nos grands chefs devraient peut-être aller recruter leurs marmitons de ce côté plutôt qu'en regardant Les chefs! à la télé...

Adoré: le Globe-cooker et son émission consacrée au Québec cette semaine. Ce chef français tout à fait sympa fait le tour du monde et affiche une aisance peu commune dans toutes les situations. Il est allé récolter de l'eau d'érable à la cabane à sucre (il a avoué, dans une entrevue à la radio, que la plupart des Français pensent que le sirop d'érable sort directement de l'arbre et qu'on n'a qu'à l'embouteiller!), à Roberval pour un concours de tourtière et dans le Grand Nord pour pêcher la morue. Il s'est aussi payé une visite chez Schwartz's et m'a presque donné envie d'y retourner, surtout pour apercevoir Céliiiiiiiiine. J'ai adopté Fred, tous les lundis à 19h sur Canal Évasion. L'émission du Québec est en reprise aujourd'hui à 11h et 21h, demain à 8h. À regarder.

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Joblog

Nos grands chefs manquent de vitamines

J'ai eu beau être critique gastronomique pendant 15 ans pour le compte de ce journal, je n'ai jamais eu envie d'aller faire un tour au volet culinaire de Montréal en lumière, non plus que de mettre les pieds chez Joe Beef ou au Pied de cochon, même avant d'épouser le végétarisme.

Des restaurants plus «ouverts» sur tous les horizons me semblent bien étroits d'esprit lorsqu'il s'agit d'explorer des sentiers moins convenus que ceux de la protéine animale ou marine.

Il y a 25 ans, je jugeais d'abord un resto en examinant le contenu de la corbeille de pain. Aujourd'hui, le bon pain est accessible partout.

Par contre, c'est l'item végé qui est devenu mon étalon. Même nos grands chefs sortent rarement des sempiternelles pâtes ou du risotto. Sur cinq choix au menu du midi au Toqué!, le plat végé chiqué par excellence: des pâtes aux champignons et un potage au rutabaga pour l'entrée (et il faudrait vérifier si le bouillon en est un de légumes).

Le même proprio, Normand Laprise, n'offre aucune assiette végétarienne à sa Brasserie T! du Quartier des spectacles, hormis deux ou trois entrées.

Pour le reste: hamburger extra bacon, merguez, saucisses, bavette, côtes levées, pot-au-feu, tartares, section charcuterie.

Normand, t'es où? J'aimerais penser qu'un des plus grands chefs du Québec est capable de se positionner à l'avant-garde plutôt qu'à la remorque. Un chef de file, quoi. Si lui n'y parvient pas, imaginez les autres...

L'automne dernier, j'ai mangé au restaurant Les 400 coups une tarte déconstruite faite d'un flan à la courge qui ne vous faisait pas regretter de vouloir sauver la planète.

Coup de foudre! La dernière fois que j'y suis retournée... j'ai pris les pétoncles, il n'y avait aucun plat végé au menu.

Oui, les légumes et les protéines végétales exigent plus de travail, davantage d'imagination, un doigt de science. Mais vous m'excuserez, les boys, cela explique pourquoi je ne fréquente plus vos tables. Je mange mieux chez mes amis.

Étonnez-nous, bordel!

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue
29 commentaires
  • Pierre Vincent - Inscrit 9 mars 2012 06 h 47

    Et le Tryptophane, Mme Blanchette, qu'en faites-vous?

    Vos chroniques sont toujours aussi éclatées et éclectiques mais je ne savais pas que vous aviez succombé au végétarisme (bien que non strict) en même temps que vous changiez de conjoint il y a un an...

    Je pense que la modération a bien meilleur goût (Martin Picard n'est sûrement pas d'accord) en toutes choses et avec les légumineuses comme avec la viande ou (même) le poisson (souvent contaminé).

    J'aime toujours mieux aller au resto que chez des amis, puisqu'on peut alors se concentrer sur la conversation sans parler bouffe toute la soirée (et sans avoir la lourdeur des préparatifs dans les pattes)...

    Mais la vraie question, que votre diététiste verte semble ignorer, est la suivante : Que faites-vous du Tryptophane (un acide aminé qui ne se trouve que dans la viande) lorsque vous devenez végétalien(ne)?

  • Martin D. Gibert - Inscrit 9 mars 2012 08 h 24

    Le tryprtophane

    Je suis toujours étonnée de constater à quel point on questionne l'aspect "santé" du végéta(*)isme mais pas des autres diètes... Enfin. Pour répondre à simplement à Pierre Vincent, le Tryptophane se trouve dans les végétaux. Même wikipedia est d'accord avec ça : http://fr.wikipedia.org/wiki/Tryptophane.

    L'OMS en recommande 4mg par kg de poids. Je pèse 54kg, j'ai donc besoin de 216 mg de Tryptophane par jour, que je trouve dans 3 cuillères de beurre d'arachide ou dans une tranche de tempeh...

    Pour votre info, l'American Dietetic Association soutient qu'un régime végétarien ou végétalien est tout à fait viable pour la santé : http://www.medscape.com/viewarticle/705344

  • Luc Fortin - Inscrit 9 mars 2012 09 h 08

    Hors du végétarisme point de salut?

    "Normand, t'es où? J'aimerais penser qu'un des plus grands chefs du Québec est capable de se positionner à l'avant-garde plutôt qu'à la remorque. Un chef de file, quoi. Si lui n'y parvient pas, imaginez les autres..."

    Mmme Blanchette,

    Moi aussi j'aime bien vos chroniques colorées et éclatées. Par contre, j'aimerais savoir selon quelle logique, il n'y a point d'avant-gardisme (de salut?) hors du végétarisme?

    Autant peuvent vous irriter
    "les trois mêmes questions: tu ne manques pas de protéines? Tu ne manques pas de fer? Tu ne manques pas de calcium?"

    autant peut m'irriter un discours comme
    "Jonathan Safran Foer en a fourni le détonateur. Les raisons, elles, sont d'ordre écologique, éthique, politique, diététique et pédagogique. En fait, il semble difficile de trouver des arguments contre le végétarisme.

    Rapidement je peux vous soumettre deux pistes pour mettre en perspective cette affirmation qu'il est difficile de trouver des arguments contre le végétarisme.

    Et puisque "l'éthique c'est chic" je citerai Lierre Keith qui dans son livre "The Vegetarian Myth: Food, Justice, and Sustainability" pose des questions sur certains effets pas très heureux de l'agriculture:
    -destruction des prairies et forêts
    -accélération la disparition de certaines espèces
    -effets sur les climats
    -destruction de la terre arable

    Bref, si on veut pousser vraiment jusqu'au bout l'éthique il est peut-être plus important (comme dans notre diète d'ailleurs et pourquoi pas nos croyances?) d'opter pour la modération. Le problème n'est-il pas plus dans l'industrialisation de l'agriculture ou de l'élevage animal? En ce sens est-il plus important pour sauver la planète et soulager sa conscience d'opter pour de petites fermes locales?

  • Martin D. Gibert - Inscrit 9 mars 2012 09 h 13

    Erreur d'identité

    Le message précédent signé Martin Gibert est en fait d'Élise Desaulniers. Abonnement conjoint :) (mais il pense comme moi, j'en suis sure).

  • Jean-Philippe Royer - Inscrit 9 mars 2012 10 h 27

    La modération, le flexitarisme et le végétarisme

    Au sujet de la « modération » évoquée par M. Pierre Vincent, j’aimerais rappeler que les animaux non humains sont des êtres sensibles qui, pour cette raison, possèdent des intérêts fondamentaux (à ne pas souffrir, à persister dans leur existence et à être libres). Les devoirs de justice que nous avons envers les animaux non humains sont de leur accorder de manière équitable les droits nécessaires à la protection de leurs intérêts. Après tout, c’est ce que nous faisons avec les êtres humains lorsque l'on en fait des sujets de droit. Il n’y a pas de raisons morales valides de ne pas le faire pour les animaux non humains. Et le respect des intérêts des animaux non humains signifie la fin de leur exploitation.

    Cela dit, quelle est la valeur dans ce contexte du principe de modération? Quelle est la valeur morale du flexitarisme (végé 80% du temps)? Quelle est même la valeur du végétaRisme (la consommation de produits laitiers et d’oeufs entraine autant, sinon plus, de souffrances chez les animaux non humains)? Pour vous démontrer l’absurdité du principe de modération, appliquons-le à d’autres êtres sensibles : les humains. Que diriez-vous d’une personne qui bat et agresse des enfants « avec modération »? Qui commet des viols, mais seulement la fin de semaine? Qui transgresse les droits fondamentaux des humains, mais seulement à temps partiel, 80 % du temps? Diriez-vous à celui qui condamne ce comportement qu’il ne faudrait tout de même pas tomber dans le dogmatisme et se refuser tous les plaisirs?

    Comme nous adoptons une position absolutiste sur la question du viol, de la pédophilie et du racisme, et ne croyons pas que le fait d'être « flexible » à propos de ces questions soit approprié, nous devrions admettre que la flexibilité n’est pas plus appropriée à l’égard de la souffrance et de la vie animale. Le véganisme n’est pas « radical », c’est un seuil moral minimal. Il représente