#chroniquefd - Le petit crime organisé

La question est cruciale et elle vient d'être posée, vendredi dernier, au Quad City Cinema de New York, qui présentait en grande pompe le documentaire américain Heist et son interrogation en sous-titre plutôt dans l'air du temps: «Qui est en train de voler le rêve américain?»

Lancé du champ gauche, l'objet cinématographique, dont quelques fragments se promènent dans un cyberespace près de chez nous, se penche sur l'émergence d'une ploutocratie aux États-Unis et sur son corollaire: aujourd'hui, une minorité d'oligarques issus du monde de la finance et de l'industrie a désormais la mainmise sur le gouvernement, ses politiques, ses orientations, et ce, pour la défense de leurs intérêts personnels plutôt que pour celle du bien commun, dénonce le film réalisé par Donald Goldmacher et Frances Causey.

Forcément, dans ce contexte, un rêve s'envole, là-bas comme ailleurs dans le monde où cette même conception de la vie a été embrassée à partir des années 50. Il le fait aussi dans une très grande ironie au pays de Barack Obama dont les fondements modernes reposent sur une révolution, celle qui a mis le pouvoir dans les mains du peuple après l'avoir repris des mains d'une élite colonialiste et monarchique qui avait alors le contrôle sur le commerce et sur une fiscalité inéquitable bâtie pour ceux au sommet de la structure sociale. Et pas les autres.

Vol d'une institution

En scrutant à la loupe les espaces de collusion, les mutations de l'appareil gouvernemental dans la foulée des politiques de libéralisation à outrance orchestrées par le conservatisme de Reagan et des deux Bush, Heist — qui, dans la langue de l'autre, signifie «vol d'une institution» — lève le voile sur ce nouveau pouvoir de l'argent.

Un pouvoir qui semble désormais se foutre de tout, qui n'hésite plus à bafouer les règles élémentaires du vivre-ensemble, qui ne s'intéresse qu'à sa propre survie, qui n'a pas peur d'exploiter ouvertement tout ce qui est exploitable, dans le plus grand égoïsme, avec une absence d'éthique et de morale que même la science vient de démontrer... en laboratoire.

Un doute? C'était la semaine dernière dans les pages de la revue Proceedings of the National Academy of Sciences — un truc assez consistant publié dans ce pays où un rêve serait en train de s'éteindre. L'équipe du chercheur de Berkeley Paul Piff, en collaboration avec son collègue Stéphane Côté de la Rotman School of Management de l'Université de Toronto, y exposait en effet les résultats étonnants d'une recherche sur les gens aisés qui auraient moins peur que les autres de sombrer dans le crime, de mentir, de tricher et de ne pas respecter autrui si cela peut les aider à conserver leur position d'élite et surtout si cela leur permet de protéger leurs intérêts économiques.

Bref, plus on est riche, moins on a le sens du collectif à fleur de peau et plus on se comporte de manière moralement discutable.

Pour dresser ce portrait, les scientifiques ont, entre autres choses, observé le comportement d'automobilistes à des intersections ainsi qu'aux abords de passages piétonniers pour analyser leur civilité. Il en est ressorti que 30 % plus de propriétaires de véhicules entrant dans la catégorie des berlines de luxe se comportent comme des goujats en ne cédant pas le passage aux véhicules prioritaires ni aux piétons engagés sur les espaces zébrés.

Mentir pour gagner

Les chercheurs ont également étoffé leur découverte par l'entremise de cinq autres expériences en laboratoire, se résumant à des mises en situation face à des questions éthiques ainsi qu'à un jeu de dés et d'argent où les cobayes devaient obtenir un score élevé pour amasser de l'argent. Les dés étaient toutefois pipés et, pour gagner, il fallait mentir... ce qu'ont fait de manière significativement plus élevée les représentants des classes sociales supérieures. On pourrait applaudir, mais non!

Moins conscients des autres, déficients dans la lecture des émotions d'autrui, moins altruistes que la moyenne, ouverts au mensonge, à la fourberie, à la tricherie pour amasser de l'argent... le tableau des élites dressé par Piff et son équipe n'est pas très réjouissant. Il s'expliquerait aussi par «une perception plus favorable de la cupidité» qui s'installe chez ceux qui grimpent les échelons sociaux et qui finissent par concevoir positivement l'odieux, peu importe ses conséquences.

Dans cet environnement, dit le chercheur dans les pages du Guardian de Londres, les gens se sentent plus «protégés contre les conséquences de leur acte» et ne «perçoivent pas les risques associés à leur comportement». La cause? Ils savent qu'ils «ont de l'argent, des ressources pour se payer un avocat et plus encore».

La science dit ici tout haut ce que tout le monde fait déjà. Néanmoins, l'étude de Piff et le documentaire sortent coup sur coup à l'aube d'une période électorale dans laquelle, au pays du rêve américain comme ailleurs, on a souvent tendance à répéter que «l'argent, c'est le nerf de la guerre». Et, bien sûr, il y a désormais deux raisons de plus de frémir...

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8 commentaires
  • Christian PHILIPPE - Inscrit 6 mars 2012 02 h 52

    "DANS L AIR D'UN TEMPS" A LA MEMOIRE COURTE!!

    Si on voulait bien pour une fois être objectivement intellectuellement honnête on ne qualifierait pas cette constatation en une "émergence d'une ploutocratie USA " car ce n'est que son affirmation excessive aujourd'hui car elle a toujours existé. Les Peuples la voient présentement par la crise financière dans laquelle les USA ont plongé le monde en dépassant les bornes, c'est tout. Ils ont voulu une loi Monroë pour s'accaparer de tout par tous les mensonges et entourloupes historiques imaginables telles sont les seules constations que nous pouvons faire. Rien n'a jamais était fait par les USA pour les autres mais les autres esclaves pour elle. A présent ils ne font que se bouffer entre eux, loi des hordes animales affamées par nature. Voraces pris dans une trappe aujourd'hui, ils sont capables de tout à présent, tel mettre une potiche Obama bien en vue internationale pour mieux tromper encore.
    Nous avons été trompés et nos élites sont responsables de les avoir suivis. Le principe du "rêve américain" oh oui subtil! Laisser les autres s'endormir!

  • Andre Metivier - Abonné 6 mars 2012 06 h 50

    Le grand crime organisé

    "une minorité d'oligarques issus du monde de la finance et de l'industrie a désormais la mainmise sur le gouvernement, ses politiques, ses orientations, et ce, pour la défense de leurs intérêts personnels plutôt que pour celle du bien commun".
    Cette mainmise touche-t-elle également tous les medias, y compris ici?

  • Jean Papillon - Abonné 6 mars 2012 07 h 45

    Et le pouvoir?

    Se pourrait-il que le pouvoir ait le même effet que l'argent?

    Cela expliquerait le comportement de certains de nos gouvernants.

  • Armand Lamontagne - Abonné 6 mars 2012 10 h 53

    sauver le monde ou voler le monde

    J’ai dû mal comprendre mes parents et mes professeurs durant mes années d’apprentissage! J’ai retenu de leur enseignement que tout être humain devait contribuer au mieux-être de ces semblables. Chacun à sa façon met l’épaule à la roue de l’amélioration des conditions de vie. Du moins, tel était le projet de l’honnête citoyen. J’y ai cru et j’ai consacré ma vie à ce projet. Je suis à la retraite, heureux de ma modeste contribution dans mon milieu, en étant persuadé que mes contemporains d’alors ont fait la même chose. Or plus je lis les journaux ces temps-ci, plus je m’interroge!
    Ai-je bien entendu et compris les enseignements de mes parents et de mes professeurs? Est-ce qu’ils parlaient de SAUVER LE MONDE ou VOLER LE MONDE?
    Je me souviens aussi qu’il était question de libre arbitre, d’inégalités sociales et individuelles avec leurs conséquences négatives dans la famille et la société…
    Il est vrai que j’ai été un modeste artisan du monde de l’éducation… ce qui n’engendre pas une grande richesse monétaire, mais, humaine, oui; une très grande richesse!

  • Roland Berger - Inscrit 6 mars 2012 11 h 54

    Heureuse initiative

    Le film nous apprend que les riches sont immoraux, qu'ils ne pensent qu'à leurs demande pour qui ce message constitue une nouveauté. Sans doute pour tous les gens ordinaires qui sont portés à voir des vertus à ceux qui font et défont les gouvernements. Espérons qu'ils oseront aller voir ce plaidoyer.
    Roland Berger