Éternelle Russie ?

Bien assez, donc, pour éviter un humiliant second tour à cet homme qui — après les chaotiques années Gorbatchev et Eltsine — a ramené à Moscou, au cours de la décennie 2000, la stabilité et, surtout, ce fameux pouvoir à poigne censé être la seconde nature de l'«éternelle Russie».

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Mais que vaut ce chiffre de 63 %, par rapport à la vraie réalité des urnes? Comme lors des législatives de décembre, l'opposition n'a pas manqué — et elle continuera de le faire ces prochains jours — de dénoncer des milliers de cas de fraude d'une ampleur suffisante pour altérer le résultat de façon tangible.

Et ce n'est pas l'installation, à grands renforts de publicité, de 180 000 caméras vidéo accessibles par Internet, dans les 90 000 bureaux de vote de la Grande Russie, qui aura empêché les pratiques douteuses, comme l'intimidation des employés partis voter en masse à la sortie de l'usine ou l'envoi électronique, du fin fond des lointaines provinces, de procès-verbaux fantaisistes, du genre «Tchétchénie: 98 % en faveur de Poutine, taux de participation de 100 %».

Et on ne parle même pas des obstacles immenses (l'obligation de recueillir deux millions de signatures sur tout le territoire) à la mise en candidature des présidentiables, qui ont éliminé par exemple une personnalité comme le libéral Grigori Iavlinsky (ce dernier avait d'ailleurs produit lesdites signatures, mais des centaines de milliers ont été arbitrairement refusées). Ou encore de l'accès aux médias électroniques, massivement favorables à Vladimir Poutine.

Une étude de 2007, menée par l'Institut de géographie de l'Académie des sciences de Moscou (Le Monde du 20 décembre 2007), avait examiné la géographie du vote en faveur de Russie unie et conclu — en mettant en relief les écarts flagrants d'une région à l'autre et la récurrence des «votes impossibles» à 100 ou 110 % — à une manipulation qui était plutôt rare à Moscou et à Saint-Pétersbourg, mais qui allait croissant lorsqu'on s'éloignait de la capitale et, plus généralement, des zones urbaines. Manipulation aboutissant — selon cette étude — à quelque 10 ou 15 % de plus au parti présidentiel, par rapport au «vrai» vote populaire.

Et ça, c'était en 2007, soit avant que les ONG russes (comme Golos) ne réagissent à cette fraude organisée, le «système Poutine», et n'accumulent grâce aux réseaux sociaux — comme elles l'ont fait aux législatives de décembre 2011, et encore hier à la présidentielle — des milliers de preuves «de terrain», qui viennent recouper une analyse «par en haut», statistique et géographique, comme celle de l'Académie des sciences.

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Tout ça pour dire quoi? Que Vladimir Poutine et son parti politique jouissent en Russie, pour toutes sortes de raisons, d'une popularité réelle, importante, très forte à la campagne, qu'on peut évaluer à 45-50 % du «vrai» vote. Que l'«ajustement» précis, vers le haut, de ce pourcentage le jour du scrutin est frauduleux. Par exemple, on a bien veillé à ce que le score de Dimitri Medvedev en 2008 (70,3 %) avoisine mais ne dépasse pas celui de Poutine en 2004 (71,2 %). Des chiffres qui n'étaient probablement pas dus au hasard: noblesse oblige!

Aujourd'hui, en Russie — comme on le voit d'ailleurs dans plusieurs pays —, la capitale est passée à l'opposition... la capitale et la «vice-capitale» également! Une autre Russie se lève, encore minoritaire, mais qui entend peser de plus en plus. Signe des progrès — modestes mais réels — de cette nouvelle Russie, jeune et ouverte, moderne et souriante: le score présidentiel «officiel» a baissé de près de 10 % par rapport aux élections précédentes.

Reste la question: la «Russie éternelle», qui ne cesse d'osciller entre ouvertures ratées, épisodes chaotiques et longs régimes à poigne, est-elle condamnée à répéter indéfiniment le même drame? Le déclin possible du «poutinisme» annonce-t-il des troubles violents?

Mais l'«éternelle Russie», cela signifie aussi que dans ce pays, les épisodes décisifs... c'est bien toujours à Moscou et à Saint-Pétersbourg qu'ils se jouent. Espoir, donc.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants

francobrousso@hotmail.com

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