Médias - Portrait du journaliste en toutou cynique

La crise a parfois du bon, ou, en tout cas, pas que du mauvais. La crise des médias force par exemple tous les joueurs à réexaminer leurs pratiques pour se recentrer sur l'essentiel, le nécessaire, la distinction. Sinon, à quoi bon continuer tout droit dans le bac à recyclage de l'histoire?

La crise malmène aussi certains détestables fondements du métier. Ainsi du cynisme qui a longtemps entaché les salles de rédaction.

Il faut avoir un certain âge pour se souvenir de ce temps gris où les éteignoirs sévissaient un peu partout dans le métier, surtout au pupitre. Rien ne trouvait grâce à leurs oreilles, parce que tout leur semblait insignifiant et médiocre, insensé et inutile. Tout, y compris un show de Robert Lepage ou le clonage d'une brebis. Ces vieux modernes fatigués avaient vu leurs rêves se briser un à un, leurs illusions s'effondrer une à une, les laissant sans goût d'autre chose, amorphes, éteints, incapables de s'enflammer au moins un peu pour quoi que ce soit, et surtout pas les passions d'autrui.

Beaucoup de journalistes semblaient atteints de cette maladie et les militants gauchistes-indépendantistes décus en souffraient particulièrement. La trilogie de Denys Arcand (Le déclin..., Les invasions barbares, L'âge des ténèbres) distille cette perspective désenchantée.

Ceux et celles qui accèdent maintenant au métier et y restent, malgré les temps durs, pensent au contraire que le monde et la mécanique à témoigner du monde valent encore la peine, malgré leurs défauts. Cette attitude positive et critique se retrouve par exemple au coeur de Nouveau Projet, le magazine de niche, un brin intello, lancé jeudi dernier à Montréal devant des centaines d'enthousiastes.

Tout se vaut


En même temps, il faut bien le reconnaître, la nature de la bête médiatique pousse vers cette option, comme l'a bien montré le philosophe Peter Sloterdijk. Un journal imprimé ou télévisé, au fond, c'est une encyclopédie quotidienne du monde ramenant tout, mais alors tout, sur un même pied: la catastrophe naturelle qui a fait 10 000 morts à l'autre bout du monde, le potin sur les dernières amours de la starlette du jour, la fraude fiscale d'une entreprise, la défaite de l'équipe professionnelle de hockey. Tout s'équivaut dans le noir tourbillon de cette grande marmite à réchauffer les nouvelles du monde.

L'auteur de la Critique de la raison cynique oppose cette détestable «fausse conscience» contemporaine à l'ancienne vertu du cynisme antique (ou kunisme) pratiquant «l'invective, les attaques contre les normes établies et les puissants». Ce cynisme originel de Diogène, le philosophe-chien, n'a rien à voir avec celui des toutous de garde blasés de leur propre rôle de gardien.

Si la «philosophie» cynique semble en voie de disparition chez les journalistes, individuellement, ce fondement cynique, lui, demeure imparable. «Pour la conscience qui se laisse informer de toutes parts, tout devient problématique et tout devient égal», observe encore Sloterdijk. Surtout quand tout devient «catastrophe» sous l'oeil du reporter entraîné pour dramatiser et théâtraliser toutes les situations additionnées de manière compulsive dans la grande pseudo-équivalence de la grande synthèse médiatisée.

Les nouvelles techniques de médiation semblent même accentuer cette logique. Twitter donne la nausée, à force de tout mélanger, le pire et le meilleur, le plus insignifiant et le plus important.

Les sites d'informations aggravent l'impression de capharnaüm. Le nouveau site journaldemontreal.ca aplatit et juxtapose toutes les infos pour les empiler les unes sur les autres, dans un grand bazar non hiérarchisé. La une de La Presse, elle aussi organisée en blocs où dominent les photos et les titres, sans manchettes, accentuent aussi cette tendance à tout ramener sur le même plan.

Il reste évidemment quelques collègues rabat-joie et des patrons chagrins dans les salles. Mais bon, la tendance fait disparaître les vieux cyniques, et tant mieux, à l'instar du folklorique reporter en trench-coat et chapeau mou. Seulement, il est bien dommage de voir que le cynisme chassé par la porte rentre par la fenêtre dans la maison médiatique, dont c'est peut-être finalement une réalité incontournable. Comme un danger à surveiller constamment et contre lequel il faut sans cesse se prémunir...

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1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 5 mars 2012 13 h 06

    «...c'est peut-être finalement une réalité incontournable.»

    Que voulez-vous c'est comme ça dans le plusse meilleur des vrais mondes
    « sponsorisés ».
    Il ne faut pas trop déprimer les consommateurs citoyens, entre deux catastrophes, parce qu'on aura toujours, incontournablement, besoin de leur vendre des comprimés chimiques, des boissons dites énergisantes, des chars chers éphémères ainsi que des commandites gèrent mènent gouvernementales, plus ou moins subliminales.