Jean-Claude Mas : c'est en forgeant qu'on devient vigneron

Jean-Claude Mas<br />
Photo: Jean Aubry Jean-Claude Mas

La région du Languedoc-Roussillon ne s'est pas bâtie en une nuit. Il faut remonter dans le temps, plus de 2000 vendanges en arrière, en fait, d'abord du côté de Narbonne avec les Romains, puis, jusqu'en 1855 avec le chemin de fer qui allait assurer une liaison vers les grandes villes du nord et les fameuses émeutes de 1907, en passant par les monastères languedociens au Moyen Âge, le négoce hollandais fin XVIIe siècle et, bien sûr, ce satané phylloxéra qui, en 1867, allait plomber toute tentative d'émancipation en décimant le vignoble.

Beauté sauvage baignant la Grande Bleue, ventilée par un mistral sans doute ragaillardi plus encore par le battement de milliards d'élytres de grillons tous aussi criards que surchauffés, la plus grande région vinicole de France couvrant les départements de l'Aude, de l'Hérault et du Gard était encore considérée tout récemment comme une terre de Caïn pour ces naufragés du végétal qui arrachaient à tour de bras des hectares (ha) de vignobles en échange de primes offertes à titre compensatoire par Bruxelles.

De vieux carignans sont ainsi passés à la trappe alors que les surfaces plantées (quelque 300 000 ha) se voyaient amputées, en l'espace de 10 ans seulement (2000 à 2010), d'environ 60 000 ha, soit, grosso modo, 30 % des exploitations agricoles. Une perte sèche, sachant qu'on ne replante pas par magie de «vieux carignans» réputés qualitatifs justement parce qu'ils sont vieux. Voilà pour le décor.

Cette même décennie voyait aussi l'apparition de «nouveaux venus», dont Jean-Claude Mas, des domaines familiaux Paul Mas, du côté de Pézenas. En un peu plus de 10 ans, l'homme qui est aussi oenologue, mais surtout un visionnaire doublé d'un homme d'affaires futé, a su insuffler à ses six domaines d'une surface plantée totalisant aujourd'hui 320 hectares (à partir des 35 ha légués par son père) une cohérence, une signature mais aussi une philosophie orientée vers une vitalité biologique des sols qui interdit désormais tout retour en arrière.

L'équipe est nombreuse et le dynamisme interne est palpable, que ce soit dans les bureaux, au chai ou à la vigne. Jean-Claude pilote ses troupes avec la même précision que celle appliquée aux crus, qu'ils soient du côté de Pézenas, des Grès de Montpellier, des Terrasses du Larzac ou de Limoux.

Le créneau développé? Ces premium et super premium avec ce goût des vins issus de l'ancien monde mais qui ont une attitude résolument nouveau monde, et ce, à l'intérieur d'un segment qui constitue le coeur de cible de la concurrence internationale mais qui, en France, est encore sous-représenté. Il y a bien sûr les châteaux Paul Mas et Crès Ricards dans le positionnement haut de gamme, mais aussi ce Château Arrogant Frog et sa mascotte amphibienne du côté de Limoux avec ses 20 ha de vignoble, une grenouille sympathique et stylisée parfaitement adaptée aux codes marketing nouveau monde.

Les fortes ventes à l'export dans 45 pays confirment d'ailleurs le rayonnement des vins des Domaines Paul Mas à l'étranger, mais surtout un positionnement qualitatif des vins du Languedoc difficilement imaginable il y a à peine 20 ans de cela.

Une gamme cohérente


Les six domaines dont la production est marquée au sceau de «Luxe Rural» — soit ce plaisir de boire authentique à prix sympathique — sont tous aussi singuliers les uns que les autres par leurs terroirs, tout en offrant, sous le chapiteau climatique méditerranéen, de subtiles variations. Ainsi, le vin du Domaine Astruc, à Limoux, situé à 300 mètres d'altitude, n'a rien à voir avec celui du Mas des Tannes, situé beaucoup plus à l'est, en bordure de la Méditerranée, ou encore du Château Crès Ricards, niché au pied du mont Baudille.

Les identités sont ici sauvagement respectées, les personnalités franchement tranchées. Les vinifications sont modernes avec, au final, ce goût bien net mais aussi séduisant, souvent amplifié par le registre caramel/toasté du fût neuf, un goût que ne dédaigne nullement le patron de la boîte.

Hormis la gamme «grenouille» déclinée en blanc (L'Arrogant Chardonnay/Viognier 2011 à 14,05 $ - 10915301) et en rouge (L'Arrogant 2010, Cabernet/Syrah à 14,05 $ - 10915319, l'Arrogant Frog Croak Baronne 2010 à 13,95 $ - 11015873 et le Ribet 2010 à 14,05 $ - 11015881), tout ce qu'il y a de plus à l'aise sur des mets simples de type aubergines grillées, pissaladières et autres pizzas à la provençale, j'ai particulièrement été touché par les vignes de Crès Ricards 2010 (18,20 $ - 11573841), un assemblage de syrah, de grenache et de carignan dont la résonnance terroir (galets roulés, schistes et terre rouge) est immédiatement perceptible. Elle l'est d'ailleurs plus encore avec la cuvée Stecia où s'invitent de vieux carignans. Dommage seulement qu'elle ne soit pas (encore) disponible chez nous.

Autres excellentes cuvées vendues à prix d'ami: Les Vignes de Nicole 2010 du Château Paul Mas (17,05 $ - 10273416), un assemblage de cabernet et de syrah offrant structure, fraîcheur et une impeccable définition fruitée (***, 1); ou encore cette cuvée Clos des Mûres 2010 du même domaine (20 $ - 913186), au fruité ample, fourni, généreux, construit autour de tanins mûrs, passablement sphériques, un rien sérieux mais aussi particulièrement séduisant en raison de l'élevage.

Restera à surveiller du côté de Limoux, au Domaine de Martinolles (acheté tout récemment), crémants et blanquettes, chardonnays et pinots noirs dont les premières cuvées livrées par l'équipe des Domaines Paul Mas sont très prometteuses. Le bouillonnant Jean-Claude Mas (c'est un lion, puissant, certes, mais aussi pragmatique) est-il prêt à ralentir la cadence? Pas si sûr. Mais avec un tel ambassadeur languedocien sur les marchés étrangers, la France peut espérer jouer à armes égales le jeu des vins du nouveau monde. C'est pas trop tôt.

Capacité du vin à se bonifier : 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. © : le vin gagne à séjourner en carafe.

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Les vins de la semaine

La belle affaire
Pyrène 2010, Cuvée Marine, Côte de Gascogne (12,65 $ - 11253564)

Vous mordez dans un quartier de citron vert et voilà le palais libéré sous l'effet sapide et salin d'un fruité qui cascade, caracole et gicle sur tous les niveaux à la fois. C'est ce que procure cet assemblage colombard, gros manseng, sauvignon, un blanc sec, mordant, léger, tenace sur les petites et grandes fritures. 1

Le tinto fino
Alion Reserva 2007, Ribera del Duero, Bodegas Vega Sicilia, Espagne (76,50 $ - 11174305)

Le tinto fino n'a rien de timide ici. Entre les mains de l'équipe de Vega Sicilia, il atteint une stature à la limite de l'insoutenable tant sa force, son éloquence et sa personnalité dominent. Magistralement élevé, il offre couleur, coffre, ambitions fruitées, densité tannique, fraîcheur et longueur. 3

La primeur en blanc

Expression de Granite 2009, Muscadet de Sèvre et Maine, Domaine de l'Écu (20,95 $ - 10282873)

Avoir le privilège de déguster un muscadet de cette trempe est rare. D'autant plus que le «nourricier» en chef derrière la vigne est Guy Bossard. Homme intègre si près de la nature que même la flore microbienne le considère comme un ami. Grand blanc sec, intense, riche, vertical. 2

La primeur en rouge
Château des Laurets 2009, Puisseguin Saint-Émilion (19,80 $ - 371401)

Même à l'intérieur de «petits» millésimes, cette propriété ne cesse de progresser. Ajoutez-y un sensationnel 2009 et vous avez là un assemblage merlot cabernet franc juste et précis, frais et bien balancé, à la texture riche et bien fournie, sans excès liés à ce millésime solaire. Un régal! 1

L'émotion
Mercurey Vieilles Vignes 2009, Brintet (27,70 $ - 873273)

Il y a rapidement cet échange entre le caractère fruité mûr et une approche épicée particulièrement évocatrice, mais aussi cette fusion en bouche qui les réunit et les additionne sur une trame serrée où joue l'astringence en prolongeant la finale. Un jeune poulain encore à tester ses réflexes. 2

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