L'hymne à l'amour - L'Aventure avec un grand A

Une vie d’aventures à la dure, 12 enfants sur trois continents et aucun 8 mars à l’horizon, Monique Cardyn n’a pas chômé durant ses 90 années d’existence.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une vie d’aventures à la dure, 12 enfants sur trois continents et aucun 8 mars à l’horizon, Monique Cardyn n’a pas chômé durant ses 90 années d’existence.

«Féministe?... Je suis une mère de famille. J'ai eu douze enfants sur trois continents. C'est tout.» Monique Cardyn fait partie d'une espèce rare qui s'éteindra sous peu, une race de femmes fortes dont on nourrit les grands romans et les bons films d'aventures. Quatre-vingt-dix ans dans le compteur et pas une plainte, même pas cette conscience aiguë d'avoir vécu une vie qui fraie avec l'exploit.

Vous la verriez jouer au bridge dans sa résidence d'Outremont ou nager trois matins par semaine, vous la croiseriez dans l'autobus, le pied encore alerte, que vous ne pourriez imaginer cette vieille dame très «vieille France» accouchant huit bébés (un à la fois!) dans la rustique Patagonie, tandis que son médecin de mari l'incite à pousser.

On repassera pour l'eau courante et l'électricité, va sans dire. Pour la péridurale aussi. Quant à la contraception, elle faisait partie des secrets bien gardés ou des accidents de la nature. Perdre un bébé d'une pneumonie, également. You've come a long way baby. La vie n'a pas toujours ressemblé à une pub de La Senza, mais s'en souvient-on encore?

Vous ne soupçonneriez pas que cette bourgeoise, fille d'avocat, s'est payé la vie d'une Alexandra David-Néel (une autre aventurière française — 1868-1969 —, mais sans les marmots) avec quatre enfants accrochés aux jupes, en quittant la Belgique après la Seconde Guerre mondiale. Trois mois de bateau pour atteindre le sud du sud, el poto del mondo, le cul du monde. «Le bateau était anglais. Ce qu'on a pu mal manger... », évoque-t-elle, comme si cette seule épreuve la préparerait au pire.

Son mari, le pédiatre Léon Cardyn, avait conservé le souvenir douloureux d'une année passée à Buchenwald, en Allemagne, cueilli par la Gestapo pour avoir hébergé un résistant, une nuit. Un an à bouffer du pain aux pelures de pommes de terre pourries et à soigner des gastros.

Pour Monique, le plus beau jour de ses 90 années de vie, c'est celui où son Léon est rentré du camp de concentration: «Je l'aurais croisé dans la rue que je ne l'aurais pas reconnu», me souffle sa veuve. Léon, un original de douze ans son aîné, est mort de sa belle mort il y a vingt ans, à Montréal. Follement amoureuse, Monique l'a suivi dans toutes ses aventures, sauf celle-là.

El poto del mondo


La guerre est terminée, les Allemands sont repartis, mais les Belges craignent les Russes. Il n'en fallait pas davantage pour épouser la destinée de trois autres familles qui ont décidé de quitter le plat pays pour la Patagonie, retricoter leur vie, une maille à l'endroit, une maille à l'envers, l'hiver en été et l'été en hiver.

Les Cardyn rejoignent le groupe en 1949, emportant avec eux le piano à queue si cher à Léon. Une vie de plein air et de défis quotidiens les attend. Il faudra faire face à la musique. Nos Belges vont non seulement avoir à franchir la barrière culturelle et linguistique, mais ils devront amadouer un environnement hostile, la pampa, les chevaux, les contreforts de la Cordillère des Andes et le vent, à écorner les boeufs ou défriser les moutons, c'est selon.

Ces colons excentriques, surnommés «les délavés» par les Patagons, débarquent en costards de laine et petites robes de coton, bérets et fichus à la main. Ils se fixent à Chile Chico devant un lac grand comme une demi-Belgique, la Jamésie du Chili, au sud du sud de rien du tout, juste au nord de la solitude et de la désolation. Je le sais, j'y ai atterri, non loin de là, à Puerto Aysen. Rien que de la pampa balayée par le vent, des gauchos qui sirotent du maté et des moutons qui bravent le froid. Un froid sans issue.

Sauf que pour nos Belges, les manteaux Patagonia n'existaient pas encore, ni le chauffage central, ni Skype, ni les commandes téléphoniques chez IKEA, ni même la poste. Il fallait aller cueillir le courrier en Argentine, la frontière la plus proche. Côté modernité, on reculait d'un demi-siècle, il faisait 12 degrés Celcius dans la maison et on manquait de bois pour chauffer. On prenait les chats avec soi sous les couvertures en guise de bouillotte.

Le piano aurait pu y passer si les choeurs polyphoniques organisés par l'abbé Polain (chargé de l'enseignement avec les jeunes filles au pair) n'avaient attisé la chaleur et l'esprit de clan. On se croirait dans un roman de Gabriel Garcia Marquez pour les contrastes, la folie, le climat sud-américain, mais la malaria en moins, faute de moustiques.

«Ma récréation, c'était d'aller chercher les provisions à cheval en traversant les rios en crue, se remémore Monique. Je montais, même enceinte jusqu'à huit mois et demi. Je rapportais des gigots de mouton dans mes sacoches.» En plus du mouton, elle faisait aussi cuire des briques pour construire leur maison, avec de la boue, du crottin de cheval et du crin. «Mais comment est-ce que j'ai fait?», s'étonne l'aïeule, aujourd'hui grand-mère de 31 et arrière-grand-mère de 13.

Femme de rêves

Elle n'avait pas le droit de vote, pas de compte en banque, pas tellement voix au chapitre, même pas de 8 mars. Quand ils quittent la Patagonie en 1969 pour fuir le régime politique qui recherchait un de leurs fils (dont ils ont perdu la trace pendant 15 ans), ils désirent protéger les autres enfants.

Ils choisissent le Québec plutôt que la Belgique. «Léon aimait toujours l'aventure. Et puis, nous étions devenus des étrangers en Belgique aussi. Ici, au Québec, il n'a pas pu pratiquer comme médecin. Il a vendu des encyclopédies et des casseroles, raconte laconiquement Monique. Cela a été très difficile, cette nouvelle transplantation avec la ribambelle d'enfants. Pour eux aussi. Ils devaient travailler pour se payer des patins. Mais ça les a formés.»

Finis la pampa, la liberté, les chevaux qu'on enfourche à trois ou quatre pour aller à l'école, les camps scouts improvisés, l'avion qu'on prend en mars pour aller étudier à Santiago et en revenir à Noël, les pumas embusqués, les méchouis de moutons, la chorale polyphonique à quarante voix, le potager qui sert de garde-manger, le vent fou et la survie au jour le jour.

Mais leur est tous resté ce goût pour l'aventure, cette fureur de vivre à fond, retransmise de génération en génération. Enfin... presque: «Je l'ai suivi jusqu'au bout du monde. Si c'était à refaire, je ne le ferais pas», conclut Monique, qui ne se prend pas pour Piaf, ni pour un prof de musique, mais pourrait réécrire L'hymne à l'amour.

On ne refait pas sa vie, on la poursuit. Comme on poursuit ses rêves, jusqu'à ce qu'on les ait tous épuisés, à moins que ce ne soit l'inverse. Allez savoir.

Une maille à l'endroit, une maille à l'envers...

JOBLOG
Autour de Léon





Réalisé par le petit-fils de Monique Cardyn, Alexis de Gheldere, ce petit film de sept minutes sur YouTube vaut le détour sans se dépeigner. Dans Autour de Léon, la vieille dame raconte sa vie en Patagonie à son arrière-petit-fils, prénommé Léon, comme son mari. Tout y est, des archives visuelles au testament oral, l'accent en prime.

Alexis de Gheldere, un aventurier que j'ai croisé avec bébé Léon à la TDLG en Gaspésie, est également coréalisateur du documentaire Chercher le courant qui a fait grand bruit l'année dernière au sujet de la rivière Romaine. Et peut-être aussi à cause de Roy Dupuis, qui génère beaucoup d'électricité.

Alexis rêverait de faire un plus long documentaire sur cette épopée familiale patagonne de 12 000 kilomètres qui a déjà donné un film en Belgique (Le rêve de Gabriel, 1996) et un livre (Nous étions enfants en Patagonie de Jean Chenut, 2003).

Le rêve de Gabriel:





J'ai lu le livre, vu le film et j'y vois, moi, le potentiel pour un film passionnant, une fiction basée sur des faits réels. Un mécène? Brad? Angie? Ça vous dirait d'avoir six enfants de plus?

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue


Et les zestes

Ressorti Elles ont conquis le monde. Les grandes aventurières 1850-1950 (Arthaud), un magnifique ouvrage qui nous fait connaître plusieurs féministes, exploratrices en crinoline, écrivaines et libres penseuses comme Alexandra David-Néel, qui incitait les femmes à rester vierges pour conserver leur liberté! De l'équipage: Karen Blixen, Nellie Bly (qui emportait toujours du cold-cream dans ses bagages) et Isabelle Bird, une Écossaise souffreteuse qui avait perdu le goût de vivre et découvert sa vocation d'aventurière à bord d'un vieux rafiot qui l'emmenait en Californie. Enivrant.

Mordu à l'hameçon de la télésérie Downton Abbey, l'histoire de cette famille d'aristos anglais du début du XXe siècle qui sont bousculés par la modernité et dont les trois filles (célibataires à marier) découvrent les joies de l'émancipation. Un pur délice pour la langue, les costumes, l'humour brit et la croustillante Maggie Smith dans le rôle de la grand-mère. Le tiers des Britanniques écoutent cette série qui sera diffusée à Radio-Canada (rien ne vaut la version originale, toutefois). On comprend pourquoi.

Aimé Rose & Violet, un film d'animation de l'ONF qui sera diffusé en boucle durant la semaine de relâche scolaire, du 5 au 11 mars, entre 10h et 16h à la CinéRobothèque. L'histoire de ces deux soeurs siamoises qui se joignent à une troupe de cirque et font des acrobaties pour connaître la gloire et l'amour a fait sourire mon B. Le film est accompagné d'un parcours de cirque avec animateurs et jongleurs. Gratuit pour les 12 ans ou moins. Idéal pour les grosses familles et les mamans à court d'idées, de bras et de revenus.

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cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com/cherejoblo
9 commentaires
  • Paul Lafrance - Inscrit 2 mars 2012 08 h 16

    Une grande dame

    Quand on prend connaissance des malheurs surmontés par cette grande dame, il faut relativiser nos petits malheurs. Nous sommes chanceux, comme peuple, de n'avoir jamais vécu le malheur.C'est d'ailleurs pourquoi nos petits malheurs prennent d'aussi grandes proportions.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 2 mars 2012 09 h 01

    À Paul Lafrance: jamais vécu le malheur?

    Il s'agit d'une simplification... En tant que peuple, comme il l'écrit, la défaite des Plaines d'Abraham n'était sûrement pas un bonheur. La révolte des Patriotes et les horreurs qui l'ont éteinte dans les régions, même limitrophes de Montréal, maisons incendiées femmes violés, et la pendaison des ses chefs, ne rimaient pas non plus beaucoup avec bonheur. Ce n'est pas pour rien que les Québécois sont tellement pacifistes (sauf dans le cas de l'Aghanistan où plusieurs se sont enrôlés croyant aller libérer les femmes... ).

    La main mise de l'église (ces propos de Mme Cardyn "Quant à la contraception, elle faisait partie des secrets bien gardés ou des accidents de la nature." s'appliquait encore plus au Québec qu'à la France, car nous étions une société captive. Et que dire de toutes ces jeunes filles qui pendant des siècles ont dû abandonner leurs enfants? Cette main mise amenait la pauvreté des uns et la richesse de l'autre. Des hordes de Québécois transvasés dans des terres lointaines et incultes ont dû s'exiler de nouveau aux USA dans l'espoir de vivre décemment, ce qui ne s'est pas fait dans l'allégresse non plus, cet exil constituant de plus une importante saignée sociale. La misère et l'humiliation ont été le lot d'une majorité jusqu'à la révolution tranquille. Que penser des Enfants de Duplessis, de tous ceux qui ont été abusés sexuellement par des serviteurs de Dieu, et pire encore dans les collèges réservés aux Améridiens qui font parti de nous?

    Concluons: le malheur des uns ne gomme pas celui des autres. Mais le malheur ne gomme pas le bonheur non plus, heureusement.

  • François Desjardins - Inscrit 2 mars 2012 09 h 10

    Merveilleux!

    Je connais d'autres de ces personnes, très âgées, qui ont traversé une vie difficile...sont encore là. Très touchant cet article, ces vidéos.
    Merci!

    Note: tellement d'accord avec vous monsieur Lafrance!

  • Jacques Morissette - Abonné 2 mars 2012 09 h 26

    À chaque lieu sa misère, sauf qu'elle a aussi nourrir leur âme à tous les deux..

    Je vous cite Josée Blanchette: « Ici, au Québec, il n'a pas pu pratiquer comme médecin. Il a vendu des encyclopédies et des casseroles, raconte laconiquement Monique.» Partout dans le monde, la misère, tandis qu'ici, au Québec, son mari a eu à affronter la misère du corporatisme médical.

    C'était (c'est!) une femme très courageuse que vous avez vraiment bien su nous décrire. Son mari aussi, avec elle, faisait la paire. Ils ont relevé le défi d'affronter la vraie vie, toute en couleur et à trois dimensions. Arrivés au Québec, le pays civilisé, c'est à deux dimensions qu'ils ont continué à vivre leur défi.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 2 mars 2012 09 h 40

    Post-scriptum

    Le refus de la contraception a amené plusieurs malheurs, puisque lorsque qu'une autre grossesse était jugée dangeureuse pour la mère, c'est la vie de l'enfant même pas encore conçu qu'on jugeait prioritaire: un genre de meurtre socialement acceptable, quoi...