Des élections volées?

Les conservateurs de Stephen Harper ont-ils «volé» leur majorité aux élections fédérales de mai dernier? C'est ce que laissent entendre l'opposition dans la foulée de révélations voulant qu'au moins trois douzaines de circonscriptions aient été la cible d'appels frauduleux lors de la campagne électorale.

Le chef libéral Bob Rae conclut que ces tactiques ont eu un impact certain sur la performance de sa formation. Il n'exclut pas de s'adresser aux tribunaux pour réclamer des élections complémentaires dans une trentaine de circonscriptions.

Dans l'état actuel du débat politique, suggérer que le gouvernement en place a usurpé son mandat est sans doute de bonne guerre. À la lumière des informations qui s'accumulent sur les tactiques qui auraient eu cours lors du dernier scrutin, un observateur objectif serait plus enclin à conclure à l'existence d'une fraude électorale concertée qu'à celle d'initiatives isolées. Pour autant, les résultats du 2 mai dernier ne supportent pas la thèse qui voudrait que la victoire majoritaire des conservateurs tienne à un détournement de démocratie.

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Voici les principaux faits. Dans un premier temps, une enquête du Ottawa Citizen a révélé que des appels robotisés frauduleux destinés à orienter des électeurs vers des bureaux de scrutin inexistants avaient été faits par une compagnie dont les services ont été retenus à plusieurs reprises par le Parti conservateur dans au moins sept circonscriptions. Élections Canada a ouvert une enquête.

Une autre tranche des recherches du quotidien démontre que des comtés libéraux ont été la cible d'un autre genre d'appels frauduleux. Dans ce cas-ci, des gens s'identifiant comme des bénévoles du parti téléphonaient à des électeurs tard la nuit ou très tôt le matin, histoire de les importuner.

Au cours du week-end, des candidats néodémocrates ont affirmé avoir subi le même stratagème et un député conservateur a ajouté son nom à la liste des victimes présumées. À cette rare exception près, cependant, la majorité des plaignants sont des candidats d'opposition battus par les conservateurs le 2 mai dernier. Ces derniers nient toute participation à l'une ou l'autre de ces opérations.

La plupart des circonscriptions en litige sont en Ontario — le terreau de la majorité de Stephen Harper. Le Québec est absent de la liste, ce qui ajoute de l'eau au moulin de l'opposition. Au cours de la dernière campagne, le Québec présentait peu d'intérêt pour la formation de Stephen Harper.

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Par définition, le genre d'opérations dont il est question ici se déroule sous le radar de la campagne. Le caractère forcément clandestin de la manoeuvre limite son rayon d'action. Son potentiel de déplacement du vote se calculerait en centaines plutôt qu'en milliers de voix.

Dans les circonscriptions où auraient été diffusés les faux renseignements quant au site des bureaux de scrutin, la participation a généralement été inférieure à la moyenne. Par contre, la répartition du votes ne suggère pas que les appels frauduleux, robotisés ou pas, ont eu un impact décisif sur les résultats.

Le comté de Guelph, qui est au centre de l'enquête d'Élections Canada, a été remporté par les libéraux avec une confortable majorité. Seulement une demie-douzaine des circonscriptions en litige ont été remportées par moins de 5%.


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Ce n'est pas parce que la dernière élection n'a pas été volée que la vie démocratique du Canada n'est pas en péril. On est ici devant une spirale qui tire rapidement les moeurs électorales vers le bas.

Alors qu'il était chef de l'opposition, Stephen Harper avait accusé les libéraux de Jean Chrétien d'avoir fait la promotion d'une culture politique qui avait favorisé l'éclosion du scandale des commandites.

On peut aujourd'hui lui faire le même reproche. Sous M. Harper, tous les coups, dans les limites de la légalité, sont devenus de plus en plus permis pour écraser l'adversaire. Pensez à l'instauration en continu de campagnes publicitaires agressivement négatives.

Cette mentalité fait école. Quand le NPD a perdu une députée au PLC, en janvier, le parti a engagé une compagnie pour faire des appels robotisés aux électeurs de Saint-Maurice-Champlain. On leur demandait s'ils étaient mécontents du changement d'allégeance de Lise St-Denis, et s'ils répondaient par l'affirmative, ils étaient redirigés, à leur insu, au bureau de comté de la députée.

Le NPD a affirmé être à l'aise avec une tactique qui frôle le harcèlement. Encore ce week-end, sur Twitter, Brad Lavigne, le secrétaire principal du chef de l'opposition officielle, insistait pour rappeler qu'en soi, la pratique des appels robotisés était légale. Sauf que la légalité n'est pas nécessairement soeur de la moralité politique. Les partis qui aujourd'hui lancent des pierres aux conservateurs s'affairent également à construire leurs propres maisons de verre.

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Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.

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32 commentaires
  • Loraine King - Inscrite 27 février 2012 03 h 02

    De quoi avez-vous peur, madame Hébert?

    Code criminel: Fraude à l’identité
    403. (1) Commet une infraction quiconque, frauduleusement, se fait passer pour une autre personne, vivante ou morte :
    a) soit avec l’intention d’obtenir un avantage pour lui-même ou pour une autre personne;
    ...
    c) soit avec l’intention de causer un désavantage à la personne pour laquelle il se fait passer, ou à une autre personne;
    ...

    Pourquoi cacher sous le terme 'appels robotisés' des gestes de nature criminelle ? Les appels robotisés en soi ne sont pas des crimes. C'est le contenu des appels qui est un crime : l'usurpation d'identité, par exemple prétendre être un agent d'Élections Canada . Pourquoi madame Hébert refuse-t-elle de parler de gestes criminels quandil s'agit de gestes criminels ?

    Concernant la détérioration de la vie démocratique au Canada, il est important de noter que des sympathisants libéraux de ma région sont victimes d'harcellement criminel et de vandalisme depuis l'élection de 2008, et ce jusqu'à la campagne de 2011. Des enquêtes policières ont été ouvertes sur plusieurs douzaines d'incidents : pneus crevés, freins sabottés, graffitis haineux, les victimes s'affichant tous en tant que libéraux. Même si les enquêtes policières ne réussirent pas à trouver un ou des coupables, il demeure que des crimes de nature politique se sont produits au Canada, se sont reproduits et pourraient encore se produire, surtout quand certains journalistes réputés choisissent de balayer de tels crimes sous le tapis :

    Le climat démocratique s'envenime et ce n'est pas le laxisme des professionels de l'information qui aidera à freiner cette triste descente de la qualité de vie au Canada. Au contraire.

    http://news.nationalpost.com/2011/04/22/liberal-su

  • France Marcotte - Inscrite 27 février 2012 05 h 57

    Un chat dans la gorge

    "Par définition, le genre d'opérations dont il est question ici se déroule sous le radar de la campagne. Le caractère forcément clandestin de la manoeuvre limite son rayon d'action. Son potentiel de déplacement du vote se calculerait en centaines plutôt qu'en milliers de voix."

    C'est à se demander pourquoi on se donne la peine de toute cette mascarade alors.

    Et oui le ton de cette chronique est bizarre.
    On prend la peine dès les premiers paragraphes de minimiser le phénomène avec pour effet de conditionner le lecteur:
    "Dans l'état actuel du débat politique, suggérer que le gouvernement en place a usurpé son mandat est sans doute de bonne guerre."
    Quand la nouvelle a des conséquences trop graves, on la réduit en proportion de conséquences gérables?
    Je croyais madame Hébert plus...indépendante.

  • Socrate - Inscrit 27 février 2012 06 h 01

    gazouilleurs

    N'importe qui pourra tripoter les élections depuis que la démocratie est maintenant sur i-pad3 plutôt qu'au Parlement et ce nouveau cheval de Troie n'est probablement pas pour le mieux, ni pour les journalistes, ni pour les politiciens aux dernières nouvelles. Sauf peut-être pour tous les Hercule Poireau de ce monde.

  • Paul Rodgers - Inscrit 27 février 2012 07 h 10

    Héritage douteux

    On devrait se surprendre qu'il se pratique toujours au Dominion of Canada des manoeuvres électorales dignes des dictatures ? Les vols d'élections et de référendums font depuis longtemps la gloire des maîtres du Dominion.

  • Charles F. Labrecque - Inscrit 27 février 2012 08 h 00

    Homme surpris

    Je serai l'homme le plus surpris si le président des élection réussisse à trouver et à prouver qu'il y ait eu malversation. Comme d'habitude il est toujours délicat de mettre en accusation le parti au pouvoir comme on le sait depuis longtemps. Comme nous savons tous il ne trouvera rien hors de tout doute et comme il pourra nous faire croire qu'il manque de personnel pour lui permettre une enquête approfondit. Nous avons appris que la GRC. fait enquête mais il ne faut pas se corps policier puisqu'ils enquêteront encore dans dix ans, sans rien trouver.On ne mord pas la main qui nous nourrit. Nous sommes assez grand pour comprendre cela.
    Tout ce branle-bas permettra à M" Harper de célébrer une deuxième fois sont élection et vogue la galère.