Justin et Pierre

En écoutant la récente déclaration de Justin Trudeau, je me suis spontanément demandé si, ce jour-là, son père ne s'était pas retourné dans sa tombe. Quel contraste, en apparence du moins, avec la haine farouche que Pierre Elliott Trudeau a entretenue jusqu'à sa mort à l'égard du nationalisme québécois.

Ceux qui ont connu le père ont donc cru rêver en entendant son fils avouer que, au contraire, il comprenait parfaitement ces mêmes souverainistes de vouloir quitter le Canada de Stephen Harper, tant ce dernier était conservateur. On peut en effet reprocher beaucoup de choses à Pierre Elliott Trudeau, mais certainement pas d'avoir eu un patriotisme à géométrie variable. Grâce à ses biographes, on sait que l'ancien premier ministre a brièvement flirté avec le nationalisme québécois dans sa jeunesse. Mais, une fois oubliées ces frasques d'étudiant, sa loyauté à l'égard du Canada fut sans faille. Elle n'était pas monnayable. Pierre Elliott Trudeau n'aurait jamais pu remporter la bataille du rapatriement de la Constitution — en piétinant au passage les intérêts du Québec — si le Canada n'avait pas coulé dans ses veines. On ne peut pas douter de sa droiture à l'égard de son pays.

En apparence, Justin Trudeau semble à mille lieues d'une telle position. On verra qu'il n'en est rien. Mais contentons-nous des apparences pour l'instant.

En effet, le fils du fondateur du Canada moderne se veut le représentant d'une conception post-moderne, ou à la carte, de l'identité nationale. Pour peu que le Canada s'écarte de sa vision libérale progressiste, le voilà qui songe à prendre le large. Que le Canada supprime le registre des armes à feu ou quitte le protocole de Kyoto, voilà le jeune homme prêt à troquer sa nationalité et à rallier les indépendantistes de tout poil.

Contrairement à son père, on pourrait donc dire que Justin Trudeau agit en toute chose en bon consommateur. Il magasine ses vêtements, sa voiture et sa maison. Pourquoi pas sa citoyenneté? Il juge donc à la pièce. Si les souverainistes québécois se montrent suffisamment progressistes à son goût, il pourrait envisager de s'y rallier. Sinon, il ira ailleurs.

Faisons un peu de politique-fiction. Imaginons Justin Trudeau devenu membre du Bloc québécois pour combattre l'affreuse réaction canadienne symbolisée par Stephen Harper. Que fera-t-il le jour où le Québec sera dirigé par une droite qui ne fait plus son affaire? Prêchera-t-il l'annexion du Québec et du Canada aux États-Unis d'Obama? À moins qu'il ne demande l'asile politique à la France socialiste de François Hollande...

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Pourtant, cette contradiction entre le père et le fils est beaucoup moins profonde que le laisse croire ce qui précède. La citoyenneté à la carte de son fils serait d'ailleurs impossible dans la révolution introduite par Pierre Elliott Trudeau en 1982.

En effet, la citoyenneté instaurée alors par le rapatriement de la Constitution n'était fondée que sur les seuls droits à l'exclusion de tout héritage culturel et historique. Elle visait même à en finir une fois pour toutes avec ces Québécois qui se voyaient comme les héritiers d'une histoire, d'une culture et d'une identité distincte. Dans la Constitution canadienne, les Canadiens ne sont plus issus de deux peuples fondateurs, ils sont devenus de purs esprits définis par leurs seuls droits, qui n'ont d'ailleurs rien de différent avec ceux que l'on retrouve dans la plupart des pays développés.

Eh bien, le fils a parfaitement retenu la leçon de papa. Il en est même la caricature. Il est lui-même devenu ce pur esprit sans racines qui n'a que des droits en héritage et non pas une histoire, une culture et une langue. Le voilà devenu plus léger et plus disponible que son père l'était, prêt à magasiner son identité.

Justin Trudeau pourra donc se revendiquer d'une identité cosmopolite désincarnée, comme le font déjà tant de Québécois, jeunes et moins jeunes. Il se dira alors au-dessus des nations et, pourquoi pas, citoyen de Montréal ou de Toronto. Bref, du monde! Au fond, Justin Trudeau a bien compris le message de son père: sa seule allégeance véritable est à l'égard de lui-même! Il n'a plus de famille, de pays, de patrie. Voilà pourquoi les nationalistes québécois qui se réjouissent de sa déclaration feraient mieux de s'inquiéter.

On savait que le bilinguisme tant prêché par le père était devenu dans la bouche du fils une sorte de franglais inaudible. Beau paradoxe, voilà que l'identité des seuls droits voulue par Pierre Elliott Trudeau trouve à s'incarner dans un fils qui a de nouveau poussé la logique du père jusqu'à la caricature et qui en a tellement intégré l'esprit qu'il n'a plus la moindre allégeance nationale.

On le voit, la provocation de Justin Trudeau est beaucoup moins anodine qu'elle n'y paraît. Elle exprime autre chose qu'un simple clin d'oeil au fondateur du Canada moderne ou une simple façon de tuer le père pour cet éternel adolescent qu'est par ailleurs Justin Trudeau. Elle serait même impossible sans la citoyenneté que nous a léguée son père.

On pourrait même dire que cette citoyenneté à la carte revendiquée par Justin Trudeau est la version dégénérée de celle des droits qui a triomphé en 1982. En ce sens, malgré les apparences, Justin Trudeau est bien le digne fils de son père!

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