La zone dangereuse

La preuve n'est plus à faire que le mode de scrutin uninominal à un tour produit d'importantes distorsions dans la répartition des sièges à l'Assemblée nationale, en accordant au vainqueur une prime qui augmente de façon exponentielle.

Maurice Duplessis, Daniel Johnson et Lucien Bouchard ont tous dirigé des gouvernements majoritaires alors que leur parti avait obtenu moins de votes que leur principal adversaire. Inversement, le PQ au début des années 1970 et l'ADQ de Mario Dumont ont subi la dure pénalité que le système impose souvent aux perdants.

Avec le dernier sondage de Léger Marketing, la Coalition avenir Québec (CAQ) est entrée dans une zone dangereuse, où le rapport voix-sièges peut se détériorer très rapidement. Si la tendance se maintient, la récolte pourrait être très décevante pour la CAQ.

Certes, les élections n'auront pas lieu avant plusieurs mois. Il commence néanmoins à être urgent pour François Legault de dénicher des candidats de calibre, avant que ne se cristallise l'image d'une équipe composée essentiellement de transfuges et de naufragés de l'ADQ. M. Legault doit présenter quelques nouvelles recrues dimanche, mais il n'y aurait aucune vedette dans le lot.

Les neuf députés qui ont joint les rangs de la CAQ y voyaient sans doute le meilleur moyen de conserver leur siège, mais ceux qui sont déjà engagés dans une carrière intéressante, souvent plus lucrative qu'en politique, doivent commencer à se poser de sérieuses questions. Vaut-il la peine de prendre le risque d'abandonner une situation enviable pour se retrouver le bec à l'eau?

D'ailleurs, comment être certain que le capitaine ne quittera pas le navire si les choses tournent mal? Que ce soit à Air Transat ou au PQ, M. Legault semble avoir pris la désagréable habitude de retirer ses billes sans préavis. Quoi qu'il en dise, accepterait-il de faire un nouveau séjour dans l'opposition?

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Le site tooclosetocall.ca, dont le simulateur permet d'extrapoler les résultats dans les différentes circonscriptions à partir des sondages nationaux, a projeté les chiffres du dernier sondage de Léger Marketing sur la nouvelle carte électorale. M. Legault aura sans doute ses propres sondages à faire miroiter à ceux qu'il veut convaincre de le suivre, mais les intéressés devraient peut-être comparer, au cas où.

Les 29 % d'intentions de vote dont le PQ et le PLQ sont crédités leur vaudraient 51 et 43 sièges respectivement. À 28 %, la CAQ hériterait de seulement 29 sièges. Québec solidaire, qui recueille 8 % des intentions de vote, en obtiendrait deux, Gouin et Mercier.

Sur la base du même sondage, un autre modèle, proposé celui-là dans le site threehundredeight.com, accorde plutôt 49 sièges au PQ, 41 au PLQ et 33 à la CAQ, qui n'en serait pas moins reléguée au rang de «deuxième groupe d'opposition».

Dans la simulation de tooclosetocall.ca, le PQ est crédité d'une avance de 5 points dans Laprairie, où la nouvelle présidente de la CAQ, Dominique Anglade, sera candidate. Dans le nouveau comté voisin de Sanguinet, où François Rebello entend trouver refuge, l'avance péquiste serait de 10 points. Même dans L'Assomption, où se présentera François Legault, l'écart est de 7 points en faveur du PQ.

Si la CAQ perdait deux autres points au profit du PQ dans l'ensemble du Québec, la récolte ne serait plus que de 20 comtés. À 24 %, elle tomberait à 15 comtés. Les anciens châteaux forts adéquistes, notamment la région de Québec, résisteraient assez bien, mais la région du 450, où M. Legault fonde de très grands espoirs, deviendrait nettement problématique.

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Bien entendu, aucun modèle n'est parfait. Ainsi, il est aberrant de prévoir une victoire du PLQ avec 59 % dans une circonscription comme Masson, alors que le PQ recueillerait 29 % des voix dans l'ensemble du Québec. Il est également impossible de tenir compte de la personnalité des candidats. Dans L'Assomption, le statut de M. Legault aura un impact certain. Dans la mesure où les sondages étaient fiables, les résultats des élections passées ont néanmoins permis de constater que les projections étaient généralement d'une étonnante justesse.

Tous les espoirs semblent actuellement permis au PQ. Dans une course à trois ou même à quatre dans certains cas, le seuil d'une majorité parlementaire peut être aussi bas que 32 %, si le PLQ demeure à 29 %.

Il y a aussi un danger. Certains électeurs caquistes qui ne veulent pas être replongés dans la tourmente constitutionnelle, sinon dans une autre campagne référendaire, pourraient être tentés de se tourner vers le PLQ, malgré le taux d'insatisfaction très élevé à l'endroit du gouvernement Charest.

Il suffirait que la CAQ perde 3 points au profit des libéraux et que le PQ plafonne à 29 % pour que le premier ministre Charest soit en mesure de former un gouvernement minoritaire avec 54 sièges. En mars 2007, 48 sièges lui avaient suffi.

Malgré tout le déplaisir que peuvent lui causer les politiques de Stephen Harper, il ne faudrait donc pas se surprendre outre mesure de voir M. Charest agiter à nouveau l'épouvantail séparatiste et redécouvrir le touchant attachement à son passeport canadien qu'il avait manifesté sur les tribunes du Non en 1995.

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