#chroniquefd - La mémoire du monde dans les mains du privé

L'évocation a créé la commotion: la multinationale américaine Yahoo, icône numérique dont le lustre se ternit depuis quelques mois, serait-elle sur le point de fermer son site de partage et d'archivage de photographies Flickr?

Fin janvier, The New York Times a exposé l'éventualité dans ses pages. Aux prises avec une instabilité financière et une difficulté à trouver un deuxième souffle dans le 2.0 après avoir fait la pluie et le beau temps à l'ère numérique précédente, Yahoo est désormais en phase de restructuration. Une phase qui pourrait emporter l'espace prisé par des milliers d'internautes à travers le monde qui, forcément, devant ce possible, s'inquiètent: que va-t-il arriver, du coup, à la mémoire photographique qu'ils ont construite là depuis les huit dernières années? Une mémoire qui, en août dernier, a dépassé la barre des six milliards de clichés.

Sans doute prématurée — le sort de Flickr n'est pas scellé à ce jour —, la question n'en demeure pas moins cruciale à une époque qui prend un malin plaisir à archiver son présent, avec ostentation, sur une base quotidienne, et qui le fait principalement avec l'appui et les encouragements d'entreprises privées bien plus intéressées par la valeur marchande des données numériques ainsi produites que par leur pérennité.

L'environnement est propice à la multiplication de services généralement gratuits qui permettent aujourd'hui de se raconter en détail, d'y garder ses photos de famille, les vidéos de son mariage — ou celles de son chat —, d'y tenir son journal de bord, d'y laisser des poèmes, des compositions musicales de son cru, des manuscrits...

Au terme de la lecture de cette chronique, Facebook aura emmagasiné des millions d'octets d'informations personnelles à travers le monde sous forme de commentaires, de photos, de vidéos témoignant du ici-maintenant et du ici-ailleurs qui s'écrivent de plus en plus en format numérique. Idem pour YouTube, Pinterest, Google +, Tumblr et compagnie, des outils de partage d'information de plus en plus populaires et dont la simple fermeture, décidée par un conseil d'administration ayant à coeur les intérêts économiques de ses actionnaires, pourrait nous rendre collectivement amnésiques à long terme.

L'arrêt en plein vol du site Megaupload.com, il y a quelques semaines, par les autorités américaines, a donné un avant-goût du phénomène. Oui, l'espace était un haut lieu d'échanges illégaux de fichiers sonores et vidéo protégés par des droits d'auteur. Mais il était aussi fréquenté par 10 % d'artistes qui ont déposé sur les serveurs de l'entreprise des fichiers tout à fait légaux, participant à la construction de la culture du moment et que la mise sous scellé des équipements de Megaupload.com, tout comme l'ordre émis d'effacer les données stockées dans les dernières années, se prépare à faire disparaître. Pour de bon.

Le risque


Depuis l'avènement du Web, des centaines de sites versés dans le partage, la mise en commun d'information et le travail en format collaboratif ont quitté la Toile, parfois en emportant toutes leurs données dans la débâcle, parfois en prenant le temps d'inviter les internautes à sauvegarder dans des disques durs personnels les données qu'ils y avaient déposées, avant de mettre la clef sous la porte.

Le hic, c'est qu'aujourd'hui, ce genre de sauvegarde est de plus en plus difficile en raison d'une nouvelle écologie numérique où l'humain en mal de communication produit chaque jour plus de données qu'il n'est capable d'en absorber et qu'il le fait aussi en format mobile. Pour ce faire, il doit écrire son présent sur des serveurs distants pour pouvoir y avoir accès, sur son iPhone, peu importe l'endroit où il se trouve sur Terre. On appelle ça l'infonuagique — le cloud computing, disent les Anglos —, qui fait se multiplier dans les poches des appareils miniatures à la mémoire bien plus limitée que celle d'un ordinateur, qui forcent du coup à s'en remettre à des entreprises privées et à leurs serveurs, installés en Alaska, en Californie ou en Asie, pour assurer la conservation de ce que l'on produit dessus.

La chose est pratique. Mais elle n'est pas sans risque et vient alimenter un amusant paradoxe que le bibliothécaire en chef du Canada, Daniel J. Caron, a mis en lumière récemment lors d'une conférence tenue à Montréal. En gros, l'homme prétend que la période actuelle, dans toute sa mutation, sera l'une des moins bien documentées pour les générations futures en raison, entre autres choses, de cette privatisation de la mise en mémoire de l'activité humaine. Un phénomène pour le moins troublant, en effet, pour une époque qui n'a jamais autant parlé d'elle, qui multiplie les traces de cette réflexion et qui met finalement tout en oeuvre pour s'assurer que personne ne s'en souvienne.

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