Questions d'image - Bonne fête, Majesté!

Il ne me viendrait pas à l'esprit de manquer de respect envers la reine d'Angleterre. D'abord parce que ma maman m'a enseigné le respect de mon prochain (surtout s'il est âgé), et ensuite parce que la monarchie n'est tout simplement pas ma tasse de thé — fût-elle emplie du meilleur thé du Royaume-Uni.

Alors, cracher sur ce que je considère comme d'une obsolescence totale m'apparaîtrait non seulement peu convenable, mais surtout entraîner une déraisonnable perte de temps. Je n'en vois aucune utilité.

Au Canada, par les temps qui courent, bien difficile, en effet, d'échapper à l'effigie de Sa Majesté. Au bureau de poste, dans certains services ou ministères fédéraux, mais surtout dans les médias qui relaient sans cesse les démonstrations harpériennes en matière d'attachement à un passé dont on était certain qu'il était, comme son nom l'indique si bien, passé.

Bien sûr que soixante ans de règne, ça ne peut pas passer inaperçu, mais toute une année du jubilé, n'est-ce pas un peu longuet?

Cela dit, même en Angleterre, en ces temps de dures compressions budgétaires, on prévoit «dépenser plus modestement qu'à l'accoutumée sur une moindre période», dixit, de concert, le gouvernement Cameron et Buckingham Palace.

Tout est cependant relatif. Car les Anglais auront quand même droit, début juin, à quelques traditionnelles pompes et circonstances, ces grandes célébrations quelque peu surannées, offertes aux grands de ce monde et aux sujets devant allégeance à la Couronne. Au menu: une remontée de la Tamise par une flottille de mille bateaux, une messe à la cathédrale Saint-Paul suivie d'un défilé de Sa Majesté avec sa file royale de carrosses dorés, de chevaux blancs et de vieilles Rolls Royce.

Une reconstitution historique lors d'une fête endimanchée aura lieu au château de Windsor. Puis, dans la soirée du 4 juin, des feux seront allumés partout dans le Royaume en réponse à celui allumé par la reine elle-même! Sans compter quelques événements, expositions et manifestations çà et là, tout au long de l'année. Bref, un sens très britannique de ce qu'on peut entendre par «modeste» célébration. La réserve même.

Les Anglais font ce qu'ils veulent chez eux. Mais de là à faire de ce jubilé un événement canadien, c'est une autre paire de manches.

Alors, pourquoi imposer à notre quotidien la présence de quelqu'un ou d'un symbole qui n'en fait absolument pas partie? Qui pense à la reine le matin en prenant son café, en lisant son journal, dans le métro, au travail? Pas grand monde, en vérité. Et même si, à l'occasion, on tombe nez à nez avec son portrait au coin de la rue ou au bureau de poste, cette photo ne demeurera pour la majorité d'entre nous qu'une image, une trop vieille image, une image saturée, surexposée.

Comme si cette photo n'était plus qu'une image désincarnée de sa substance monarchique. Une icône renvoyant à de profondes divisions.

Plus insultant pour elle, elle est traitée comme un vulgaire produit dérivé du marketing d'une campagne conservatrice à saveur de colonisation britannique. Ce n'est plus une commémoration, c'est une publicité de 7,5 millions de dollars. Drapeaux, dépliants, médailles, monnaies et timbres-poste, donnant à la chose un air commercial de fort mauvais goût. On aurait pu éviter cela aux Canadiens. Mais non, la droite conservatrice est la droite conservatrice, il n'y a aucune raison aux yeux du premier ministre pour que cela cesse. Du moins, pas tant qu'il sera à la tête de ce gouvernement. Car cette «opération propagandiste» véhicule des valeurs de la droite conservatrice bien plus que de réelles valeurs canadiennes.

Une fois de plus, Stephen Harper va réussir à exacerber les positions des Canadiens d'un océan à l'autre. À irriter. À diviser. Diviser pour régner. La maladresse de Justin Trudeau — si ballote soit-elle — reflète en partie ce que le premier ministre cherche à créer: un malaise, un mal-être national dans un pays bien plus modéré qu'il ne le pense. Il pourrait, à la longue, lui en cuire.

Les élections fédérales sont encore bien loin et il le sait. Et l'opposition est à terre. Mais qu'importe l'opposition, les électeurs, eux, ont de la mémoire.

***

Jean-Jacques Stréliski est professeur associé à HEC Montréal, spécialiste en stratégie de l'image.
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 février 2012 08 h 49

    Devenir roi du Canada est exceptionnelle

    Monsieur vous qui êtes un spécialiste de l’image vous n’ignorez pas la force des images.
    Cette image nous renvoie au temps où l’Angleterre faisait la pluie et le beau temps et était un empire respecté
    L’Angleterre étant encore pour plusieurs d’entre nous un symbole important, il ne faut pas se surprendre que le gouvernement Harper ait utilisé cette image pour assoir sa légitimité
    Premièrement ça arrime l’appui de l’armée, ca pour effet de rallier l’arrière garde bancaire et institutionnelle, reconfirme d’une certaine façon la politique étrangère canadienne, fait oublier les frasques d’autonomie Trudeau Chrétien, vide le parti libéral canadien de sa base idéologique, donne au premier ministre un pouvoir quasi absolu
    Que peut-on demander de plus pour un gouvernement qui est en train de s’initier au pouvoir
    La difficulté que j’y vois c’est que trop étant comme pas assez, il y a de forte chance que le parti conservateur devienne le parti exclusif du premier ministre, et comme il n’existe en générale qu’un seul roi, voilà le premier ministre de facto couronné
    Voilà ou nous conduit la photo de la reine, d’ex-employé d’une firme de pétrole, devenir roi du Canada, est exceptionnelle

  • Jean Lapointe - Abonné 20 février 2012 09 h 25

    Et vous qu' en pensez-vous?


    Il me semble que vous feriez oeuvre plus utile si, au lieu de vous contenter de critiquer ce que fait Stephen Harper, vous disiez ce que vous, vous préconisez.

    Il ne suffit pas de critiquer il faut aussi proposer si on veut que les choses changent pour ce qu'on considère être meilleur.

    C'est facile de jouer les gérants d'estrades, il est plus difficile et exigeant de s'impliquer soi-même dans la défense d'une cause quelconque.

    Je ne dis pas cela parce que je veux défendre Harper. Bien au contraire.

    Je suis au contraire un souverainiste québécois qui essaye de profiter de toutes les occasions qui s'offrent à lui pour propager les idées qu'il défend.

    E t j'aimerais bien que plus de monde le fasse au leiu de se contenter de faire des analyses et de spéculer sur ce que nous réserve l'avenir.

  • Rosalie Dion - Abonnée 20 février 2012 10 h 21

    La mémoire des électeurs

    De la mémoire, les électeurs? Vraiment? La longévité du gouvernement Charest semble bien prouver le contraire.

  • Gerald Seguin - Inscrit 20 février 2012 11 h 38

    L'image omniprésente

    M. Stréliski,

    » Qui pense à la reine le matin... » Peu de gens, probablement. Je vous fais cependant remarquer que son visage apparaît sur les billets de 20 $. C'est une omniprésence qui m'enrage royalement.

    Pas vous?

    Gérald Séguin

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 20 février 2012 12 h 39

    MONARCHIE CANADIENNE

    Écrivant sur un autre forum, M. Yves Côté a raison. Il le déplore, mais il sait ce qu'est ce «plusse meilleur pays du monde» : une monarchie dont la reine est Élisabeth II:

    « Au Canada, les peuples ne sont souverains que de leurs intentions, celles-ci ayant l'obligation d'être approuvées par la ou le monarque en titre ou son représentant nommé... Et cela n'a rien de symbolique selon moi. Nous ne sommes dans ce pays ni souverains de son territoire, ni souverains de ses décisions nationales. Nous ne sommes souverains que de sa gestion, tels les gérants le sont de la propriété d'un ou de plusieurs autres.»

    Harper le sait lui aussi, mais pour l'utiliser à son avantage. Oui c'est un homme intelligent. Mais un homme de coeur ? J'en doute.