Médias - L'ingénieur, le dictateur et le journaliste

La révolution libyenne commençait il y a tout juste un an. Les médias du monde ont suivi le soulèvement à la trace, même les médias québécois francophones, réputés provincialistes.

Une année «normale», la moyenne du «poids médias» des nouvelles internationales oscille ici autour de 1,8 %. L'an dernier, la révolution libyenne et le Printemps arabe ont fait gonfler la charge à 8,4 %.

Mais bon, le ronron a depuis repris dans la mousse de nombril. Selon Influence communication, la couverture internationale dans les médias québécois est retombée à 1,9 %. La crise en Grèce et les massacres en Syrie ne réussissent pas à stimuler l'intérêt. Par contraste, le reste du Canada consacre toujours quatre fois plus d'espace médiatique à l'étranger, proche ou lointain.

Ici, même les histoires mêlant le local au global ne suffisent pas à stimuler à fond la machine à capter le présent. Ce paradoxe devient très troublant avec l'«affaire SNC-Lavalin». La sombre histoire concerne les liens étroits entre Québec inc. et le régime voyou, avec de juteux contrats avec le régime du colonel Khadafi, y compris pour la construction d'une prison. Avant la révolution, la firme montréalaise d'ingénierie employait environ 4000 personnes sur ses chantiers en Libye.

L'affaire est surtout suivie par les médias du Canada anglais, The National Post, The Globe and Mail, la CBC. Les scoops viennent le plus souvent de là. Le dernier rebondissement concerne le congédiement de deux anciens vice-présidents réputés impliqués avec le clan Khadafi, par exemple, pour tenter de faire passer un des fils du colonel au Mexique vers la fin de la révolution.

Les médias québécois relaient ces liaisons dangereuses, évidemment, avec de rares commentaires. La Presse a publié un éditorial la semaine dernière sur le sujet et produit le plus de matériel original depuis des années.

À l'automne 2005, ce quotidien a été le seul média québécois (on répète: le seul!) à s'intéresser à une délirante exposition, au marché Bonsecours de Montréal, de tableaux signés Saïf al-Islam Kadhafi, héritier pressenti du colonel. L'expo des croûtes était commanditée par le gratin des entreprises québécoises: Bombardier, Petro-Canada, CAE, Verenex et, bien sûr, SNC-Lavalin.

Les organisateurs de la grande flatterie avaient même approché le Musée des beaux-arts de Montréal, qui a poliment décliné l'offre de blanchiment de réputation. Bernard Lamarre, cofondateur de Lavalin, a présidé le conseil d'administration de cette institution muséale pendant des années.

Dans Le Journal de Montréal, cet hiver, on a vu onze fois en douze jours le château de Sagard de la famille Desmarais, visiblement attirée par le style néo-classico-parvenu. Sauf erreur, les journaux d'ici n'ont jamais publié les plans de la prison libyenne en construction selon les bons soins du fleuron de l'ingénierie québécoise.

Pourquoi? La paresse ou les faibles moyens ne peuvent tout justifier. Quand il faut des fonds pour suivre Céline ou les bananes autour du monde, il s'en trouve.

On en vend, des biens et services, partout: des mines, des trains, des shows de cirque, envoyez-en. Toutes ces affaires sont certainement propres, propres, propres, mais pourquoi ne pas vérifier, très bien voir pour voir? Pourquoi nos vrais de vrais membres du 1 % deviendraient-ils sans intérêts et sans taches en passant les frontières? La plupart des médias québécois ferment-ils volontairement les yeux quand une grande compagnie québécoise a du succès à l'étranger, peu importe à quel prix éthique?

C'est dans le magazine Maclean's qu'on a pu lire en avril dernier le point de vue de Pierre Duhaime président et chef de la direction du Groupe SNC-Lavalin. Il prétendait que la prison en construction ne servirait pas à réprimer les ennemis politiques du régime. «La façon dont ça nous a été présenté est que ça n'avait rien à voir avec des prisonniers politiques», expliquait le grand patron. Il balayait aussi l'idée que les droits de la personne étaient bafoués en Libye.

Le même Pierre Duhaime affirmait l'an dernier que le gouvernement Charest n'avait pas à déclencher de commission d'enquête sur l'industrie de la construction puisque toutes les règles éthiques étaient respectées. La commission se met en place. La pression médiatique a porté avec des dizaines d'enquêtes...

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8 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 20 février 2012 07 h 45

    Huis clos

    "La crise en Grèce et les massacres en Syrie ne réussissent pas à stimuler l'intérêt."

    L'intérêt de qui? Des médias ou des lecteurs-téléspectateurs?

    Le ronron a repris dans la mousse de nombril...les médias québécois francophones sont réputés provincialistes...

    Comment ne pas y voir un lien avec la question nationale pas résolue?

    Penché sur son nombril souffreteux, on rate la couleur du temps et ses orages comme ses embellies.

  • Bernard Gadoua - Inscrit 20 février 2012 08 h 15

    «Notre» 1%

    Allégations de corruptions, compromissions avec les dictatures à l'extérieur (vous auriez pu parler aussi de la collaboration de SNC-Lavallin avec la junte algérienne), le sujet est pourtant brûlant. Le mythe du Québec inc. a la couenne très dure au Québec. Comment les «nôtres» peuvent-ils se comporter comme les pires multinationales que la gauche se plaît à montrer du doigt? Comment est-ce possible de «notre» part? Le 1% ne connaît que les frontières de ses intérêts, qu'ils soient québécois, canadien ou américain, il n'a rien à faire du respect des droits humains si ceux-ci se dressent sur leur chemin... Et les médias québécois, dont la majeure partie est détenue précisément par ce 1% n'ébruiteront certainement pas ces sales affaires qui vient des «leurs»!!!

  • Geoffroi - Inscrit 20 février 2012 08 h 36

    Ici comme ailleurs

    On fait tout simplement comme les provincialistes "Americains".

  • MJ - Inscrite 20 février 2012 09 h 56

    Continuez à “fouetter” l’opinion publique

    Est-ce qu’il y a un désintérêt pour les affaires internationales ou tout ce qui se déroule hors de nos frontières, de la part des citoyens? Je ne crois pas, au contraire. Avec les nouvelles technologies de communication, on n’a jamais eu accès à autant d’informations. Les effets de la mondialisation sur la souveraineté des Etats-nations, la crise de l’emploi, la dégradation des conditions de vie et de travail, l’environnement qui passe à l’arrière-plan, etc. sont devenus forcément des préoccupations majeures pour les citoyens qui en sont affectés. Et ce qui se déroule en Grèce, en Syrie ou dans les pays de dictature peut aussi nous interpeller, surtout lorsque nous constatons le lien entre certains régimes et les occasions d’affaires de nos entrepreneurs d’ici qui ne se soucient point d’éthique.

    Or, les journalistes qui font profession du métier de l’info sont les premiers au devant de la scène. Particulièrement, les journalistes d’enquête qui sont très utiles et éclairants dans le dévoilement d’affaires balayées sous le tapis par les pouvoirs politique, économique et financier. Quant à savoir si les medias appartenant aux deux principaux empires nous apportent l’information adéquate, ou plutôt le fait divers pour détourner l’attention des vrais enjeux sociétaux, c’est une autre histoire. Les journaux indépendants sont plus à même d’exercer leur rôle critique.

    Quant aux moyens de détourner l’attention des citoyens des “vraies affaires”, l’idéologie dominante dont la publicité est le véhicule par excellence, nous incite au confort et à l’indifférence, en consommant toujours plus et sans égard pour les ressources limitées de la planète. A chaque citoyen de mieux s’informer (ex. auprès des groupes sociaux) et de jouer son rôle dans la critique et l’exercice de la démocratie pour faire entendre sa voix contre les tenors des pouvoirs politique, économique et financi

  • Leys - Inscrit 20 février 2012 10 h 48

    L'exception ou la norme...

    Pourquoi jouer les indignés devant les agissements de multinationales qui cachent à peine leur mépris de la démocratie et de la transparence ici-même (alors imaginez en Syrie, au Nigéria ou au Congo) ? Les intérêts des gens d'affaires étant souvent opposés à ceux des gens ordinaires, n'est-il pas préférable d'avoir à son service un gouvernement plus réceptif aux enveloppes brunes bien garnies qu'aux appels à la justice de la population ? Bon nombre de ces soi-disant créateurs de richesse rêveraient d'avoir ici un gouvernement qui écraserait les syndicats et les groupes de pression. N'ont-ils pas pour la plupart délocalisé une partie (ou la totalité) de leur production en Chine ?