Amazone

C'est le quatrième livre d'Hélène Lépine, le premier que je lis d'elle. Le titre m'a attirée, d'abord. Un léger désir de rouge. La beauté du titre. Comme un poème. Comme une promesse.

Pas de repères au départ. Pas de références, pas de comparatif dans mon esprit pendant la lecture. L'image fugace d'une Virginia Woolf, peut-être, mais je ne saurais même pas dire pourquoi. Parce que la noirceur, l'appel du vide? Une phrase, sur les déserts, m'a rappelé Duras, aussi. Sans plus.

Et puis il y a le sujet. Cancer. Cancer du sein. Ablation, traitements, chimio. J'ai pensé à mon amie Suzanne, morte il y a quelques années. J'ai pensé à toutes ces femmes, mortes ou vivantes, à qui c'est arrivé. J'ai pensé que ça pourrait très bien m'arriver.

J'ai revu en pensée la photo de l'écrivaine Annie Ernaux chauve, alors qu'elle suivait un traitement pour un cancer du sein. J'ai rouvert son anthologie Écrire la vie. Puis relu ce passage dans son livre Les années: «[...] un cancer qui semblait s'éveiller dans le sein de toutes les femmes de son âge et qu'il lui a paru presque normal d'avoir parce que les choses qui font le plus peur finissent par arriver.»

Pour l'univers étouffant de la famille telle qu'elle est décrite dans Un léger désir de rouge, pour l'effet dévastateur de la sécheresse des sentiments sur les enfants, c'est Marie-Claire Blais qui me vient maintenant en tête, avec Une saison dans la vie d'Emmanuel, bien sûr. Mais on n'est pas du tout à la même époque, dans le même genre de contexte, de famille, de noirceur.

Pour le jeune garçon fou qui apparaît dans l'histoire d'Hélène Lépine, ce petit frère, avec ses crises, sa fragilité, j'ai pensé à Anne Hébert. Et à Duras, encore. Ainsi de suite. Ce livre a ouvert toutes sortes de portes en moi.

Sinon, rien. Rien de comparable dans mon souvenir. Pour ce qui est du style, de la façon de raconter, je veux dire. C'est le genre de livre qui s'insinue en vous, voilà ce que je peux dire.

C'est dur, cruel, sombre. Et pourtant, la beauté. La beauté est partout. Dans le choix des mots, l'enchaînement des phrases, les images récurrentes. Dans le souffle?

On y entend le vent, le vol des oiseaux. Des cris. Cris de folie, de douleur, de colère. On y sent la pluie, le froid, la neige mordante, et l'angoisse aussi, qui monte. On y voit le fleuve, les rives, l'île d'Orléans, on y est, dans cette maison normande où la tension est à son comble.

C'est une jeune femme de 28 ans qui raconte. Une trapéziste. Elle, qui est atteinte d'un cancer du sein. Elle: l'ablation, les traitements, la chimio. Toulouse, c'est son nom. Comme tous ses frères et soeurs, elle porte le prénom de la ville où elle a été conçue. De grands voyageurs, les parents. Des savants froids, sans cesse absents, indifférents au sort de leurs enfants.

Donc, le cancer, la mort peut-être pour Toulouse la trapéziste. Mais l'amoureux qui a fui, aussi. Après l'ablation du sein. Toulouse abandonnée, en peine d'amour. Toulouse la trapéziste devenue amazone, Toulouse plus seule que jamais au milieu des siens, dans la maison normande de l'île d'Orléans. C'est le coeur de l'histoire.

Il y a l'Afrique, aussi, l'appel de l'ailleurs. Il y a l'ancêtre explorateur, ses carnets, comme un refuge. Il y a Moumbala, l'être imaginaire à qui Toulouse écrit. Il y a plusieurs couches dans ce récit. Et une profusion de personnages, la plupart très singuliers.

Ça ressemble à une fable par moments. Une fable de la noirceur. Avec sa propre cosmologie. Avec des images fortes, des métaphores qui s'accrochent, virevoltent, vont et viennent, reviennent. Celle de l'amazone, entre autres, inévitable. Celle du héron, qui prend son envol. Celle de l'écureuil noir, aussi, cet écureuil noir logé à l'intérieur de Toulouse, à la place de son cancer, qui la gruge.

Vers le milieu du roman, ça stagne un peu. Ça devient répétitif. L'impression d'avoir tout vu, que la sève ne monte plus. La peur d'être déçue. La crainte d'avoir été abandonnée à la moitié du chemin.

Et puis non. Ça reprend. Dans la troisième et dernière partie. Ça se bouscule, même. C'est plus fort que jamais. Tout ce qui a été mis en place avant prend son sens, et ça s'ouvre, et ça s'ouvre.

Le tour de force ici: l'émotion sans cesse contenue. Pas de mélo. C'est-à-dire, oui: Toulouse pleure, rage, angoisse, crie, souffre. Mais non: ce n'est pas le genre de livre, malgré la gravité du sujet traité, qui arrache les larmes. Ce n'est pas là que ça se situe.

C'est dans ce qui échappe que ça se passe. Dans la façon dont Hélène Lépine s'aventure hors des sentiers battus. Dans la façon dont elle atteint la beauté, la crée.

Promesse tenue.

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