Essais québécois - La réforme Cadotte de l'école

Psychologue, docteur en sciences de l'éducation et ancien commissaire scolaire, Robert Cadotte mène depuis plusieurs années un combat en faveur d'un système scolaire québécois plus juste. Dans une longue Lettre aux enseignantes qu'il vient de faire paraître, il actualise sa lutte avec l'enthousiasme qu'on lui connaît. «Quand on veut traiter une maladie, écrit-il, on cherche d'abord la cause. Et la cause des dysfonctionnements scolaires dans les milieux plus pauvres, ce ne sont ni les gènes de l'enfant, ni ceux des parents. C'est l'environnement créé par la pauvreté. Si la pauvreté est une maladie, c'est une maladie de la société, pas une maladie individuelle.»

Or, déplore Cadotte, la formation dispensée aux futures enseignantes (dans ce livre, ce terme est toujours employé au féminin, pour tenir compte du fait que les femmes sont majoritaires dans la profession) dans les universités ne leur permet pas «de comprendre les causes profondes de la pauvreté». Cela explique la prédominance du «paradigme médical» dans la recherche des causes de l'échec scolaire. «[Les enseignantes], écrit Cadotte, en viennent alors à rechercher la source des problèmes dans les enfants eux-mêmes. Le pas n'est pas loin ensuite de considérer les enfants comme des malades souffrant de troubles divers.» Pourtant, si elles connaissaient l'environnement extrêmement difficile dans lequel ces enfants évoluent, les enseignantes comprendraient que c'est cet environnement et l'école qu'il faut changer.

Dans la première partie de sa Lettre aux enseignantes, Cadotte trace un portrait de son «village», c'est-à-dire Hochelaga-Maisonneuve. La pauvreté qui y règne s'accompagne de problèmes de pollution, de santé, de jeu compulsif, d'un univers de locataires et d'une culture du char et de la violence nourrie par Hollywood et les jeux vidéo, un terreau peu propice à un parcours scolaire couronné de succès. «L'école, conclut Cadotte, est le seul organisme assez puissant pour contrecarrer cette propagande» et les effets de cette pauvreté. Encore faut-il, pour cela, que les enseignantes soient conscientisées à ce problème, ce qui n'est pas le cas actuellement.

Même si toutes les statistiques indiquent que la richesse de son milieu familial est le facteur le plus important de réussite d'un élève à l'école, on continue de dire que l'école est neutre et doit le rester. Selon Cadotte, ce mythe est «le plus grand obstacle qui nous empêche de vaincre le décrochage». L'école, explique-t-il, n'est pas neutre. Elle sélectionne au lieu de développer le plein potentiel de chaque enfant et sert ainsi à reproduire les inégalités sociales.

Elle n'a d'ailleurs jamais été neutre. Dans les années 1940, elle présente une vision du rôle des femmes comme reines du foyer. En 1960, encore, elle rejette la laïcité. Dans les années 1970, elle conteste les enseignants qui souhaitent mettre en lumière les injustices sociales. Dans les années 1970, à Montréal, elle utilise des tests supposément scientifiques (genre Q.I.) qui reproduisent les discriminations sociales. Dans les années 2000, elle utilise du matériel de propagande produit par le fédéral et jette les hauts cris quand des pédagogues souverainistes proposent une modeste contrepartie. Le ministère de l'Éducation, de plus, finance grassement un réseau privé au détriment des besoins du public.

«Une école sans idéologie, conclut donc Cadotte, est aussi impossible qu'un gouvernement sans idéologie.» Cela admis, il ne s'agit pas de souhaiter une neutralité illusoire, mais plutôt de prôner «une idéologie qui avantage la majorité des Québécois, et non seulement une minorité». C'est à ce changement de paradigme que Cadotte invite les enseignantes du Québec, en leur proposant «un vrai programme éducatif, libérateur des esprits, plutôt qu'un programme qui enseigne à maintenir l'injustice et les inégalités».

Ce programme contiendrait «des connaissances utiles à tous plutôt que des connaissances pour la petite minorité qui va se rendre à l'université», privilégierait «une pédagogie de transformation sociale» et «une pédagogie du projet». En matière d'éducation à l'environnement, par exemple, il ne se contenterait pas d'insister sur la nécessité du recyclage domestique, mais ferait découvrir aux jeunes le rôle des grands pollueurs industriels. Son contenu scientifique aborderait des enjeux québécois, comme l'eau et les forêts, donnerait des armes pour combattre la pensée magique et mettrait au programme une initiation aux premiers soins.

Pour obtenir de bons résultats en français, cette école devrait compter sur des enseignantes qui aiment vraiment la lecture et la langue française (une denrée rare à l'heure actuelle), qui rejettent les discours chagrins (du genre «mon Dieu que le niveau a baissé») et qui sont convaincues qu'on peut apprendre à tout âge (assez de cette attitude qui consiste à blâmer le niveau scolaire inférieur). Cette école réformée selon Cadotte initierait aussi les jeunes au discours médiatique et à ses dérapages et les ouvrirait sur le monde avec une perspective vraiment coopérative.

Tout, dans les propositions de Robert Cadotte, n'est pas à accueillir sans réserve. La notion de «connaissances utiles», notamment, devrait être mise en débat, si on veut éviter que l'utile se résume à l'utilitaire. Enseigner l'art culinaire et les premiers soins, d'accord, mais il faut souhaiter bien plus, c'est-à-dire aussi des savoirs savants pour les enfants d'Hochelaga-Maisonneuve et d'ailleurs. L'essayiste, de plus, juge sévèrement la réforme de l'éducation, mais la pédagogie du projet qu'il met en avant se distingue mal de cette dernière. Cet élément devrait donc être précisé. Enfin, le ton ironique de mononcle gauchiste qu'emploie parfois Cadotte est déplaisant.

Ce qu'il faut surtout retenir de cette Lettre qui n'hésite pas à prôner franchement une école de gauche, c'est la nécessité d'en finir avec le paradigme médical-individuel pour expliquer et combattre le décrochage scolaire et l'urgence de renouer avec une perspective sociologique critique dans ce débat. Quand l'école va bien à Westmount et mal à Hochelaga-Maisonneuve, il faut savoir se poser les bonnes questions et cesser de former les enseignantes comme si elles allaient toutes enseigner aux enfants de Jean Charest ou à de petits malades.

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louisco@sympatico.ca

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8 commentaires
  • Regine Pierre - Inscrite 18 février 2012 07 h 22

    Rien de nouveau

    Robert Cadotte a toujours tenu les mêmes propos. Si son analyse sur les disparités sociales est juste, le problème c'est qu'en s'enfermant dans son idéologie, il n'a pas regardé l'école évoluer.

    Il n'est pas le seul malheureusement dans ce cas. Les babyboomers de l'éducation restent coller aux idéologies des années 1960: comstructivisme, constructivisme sociale, pédagogie active, pédagogie par projets, pédagogie Freinet, pédagogie Montessori, des idées qui ont servi de fondements à la grande réforme de 1979 dont la réforme 2000 n'a été que le prolongement.

    Le monde a changé et les enfants d'aujourd'hui n'ont plus rien à voir avec ceux des années 1960. Surtout les modèles scientifiques ont changé. On est à l'ère du multimédia, de la mondialisation et de la littératie.

    Il serait temps que les journalistes cessent de faire la promotion des discours passéistes et appliquent la règle d'éthique fondamentale du journalisme: faire entendre différents points de vue, sans se considérer eux-mêmes comme des spécialistes de l'éducation.

  • Stéphane Martineau - Abonné 18 février 2012 08 h 18

    À lire

    Il est bon d'entendre ce que trop de gens ne veulent pas dire....Une lecture à faire !

  • Yvon Bureau - Abonné 18 février 2012 08 h 45

    Un enfant / Poème de Pierre L. Boucher

    Dans l'œil d'un enfant une vie chante
    soyez piano

    Par les mains d'un enfant des jours se dessinent
    soyez papier

    Dans un dessin d'enfant ses rêves naissent
    soyez sage-femme

    Sous les pieds d'un enfant le temps court
    soyez chemin

    Lorsque sur sa joue naît une larme
    soyez caresse

    et s'il devient oiseau
    soyez le vent

  • Gilbert Talbot - Abonné 18 février 2012 12 h 07

    La nécessité de l'éducation populaire et démocratique.

    Le playdoyer de Robert Cadotte rejoint les revendications de l'ASSE : une éducation gratuite pour tous, si on veut éviter la reproduction des classes sociales à l'école. Il rejoint aussi les recherches de ECOBES au Saguenay qui a montré à maintes reprises le lien entre la pauvreté économique et la pauvreté académique.

    Il néglige toutefois la richesse de la philosophie pour enfants, comme discipline utile pour amener les enfants à penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes.

    La philosophie pour enfants telle que mit de l'avant par Matthew Lipman et Ann-Margaret Sharp rejoint les buts de l'école populaire d'un Paolo Freire au Brésil, et la pédagogie de projets de «La maîtresse d'école», une alternative que Cadotte avait lui-même développé au Québec, au début des années quatre-vingt.

  • Chambord - Inscrit 19 février 2012 08 h 08

    La marotte des clivages

    L'éducation c'est comme comme de la culture des haricots; si elle ne fait pas ce qu'il faut en respectant la nature des choses, elle ne produit aucun fruit.

    Or la justice sociale, la démocratie aussi d'ailleurs, n'est rien sinon un hommage à la raison, "toute entière en chacun" (Descartes).

    De là, l'instruction publique ne peut consister à autre chose qu'à permettre à chacun d'épanouir sa raison. Aller polluer cette "mission" d'une perspective idéologique quelle quelle soit, c'est rétrécir la personne humaine et sa communauté aux petites idéologies mal définies de concepteurs mal formés.

    Il n'y a pas d'éducation de gauche ou de droite. Pure propagande que toute cela. La distribution juste des savoirs éducationnels ne relève pas du tout des contenus éducatifs, pas plus que l'arrosage approprié des haricots dépend de la composition de l'eau qu'on leur fait boire.