Un portrait incomplet

Le Portrait de la qualité des eaux de surface du Québec 1999-2008 est relativement peu flatteur quant à l'état de nos cours d'eau. On y soutient qu'ils s'améliorent à certains égards et que la situation du fleuve est stable. À l'évidence, le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) semble avoir choisi de présenter un portrait flatteur de la situation alors que son document, ses critères et ses silences soulèvent des questions majeures.

Il est certain que les actions entreprises par les gouvernements dans le passé en matière de dépollution ont eu des résultats. La présence de centaines d'usines d'épuration municipales, le contrôle des rejets industriels et les plans de fertilisation agricole ont permis d'améliorer la situation. À n'en point douter, si ces stratégies et contrôles n'avaient pas été mis en place, la situation serait dévastatrice. Mais peut-on donner l'impression que la situation s'améliore vraiment? Tout dépend ici du barème qu'on utilise pour porter ce jugement. Voilà le hic.

Le ministère utilise les tendances notées dans les concentrations de phosphore, nitrites et nitrates, de chlorophylle a, de pesticides et engrais, pour ne donner que quelques exemples. Quand le ministère dit qu'on s'améliore, que les concentrations diminuent, il a raison. Mais ce qu'il ne dit pas, ce que son rapport ne permet pas de mesurer, c'est l'écart qui nous sépare de ce que serait l'état de cours d'eau en santé. Et surtout, il nous dirait quelle distance nous sépare de cours d'eau dans lesquels les populations de poissons d'autrefois seraient revenues, dans les anciennes proportions interespèces et avec des populations fortes et stables. Y compris dans le Saint-Laurent. Mais ce portrait-là, on ne l'a pas...

Si on adoptait ce barème, nos gestionnaires seraient obligés de dire qu'on est loin du résultat. Et la population québécoise serait forcée de réaliser que la protection de la qualité de nos eaux n'est pas intégrée à la protection de la biodiversité, laquelle devrait servir de boussole à toute politique de l'eau.

Concentrons-nous un instant sur l'état des petits cours d'eau, car ce sont les racines de la biodiversité, plongées dans le milieu terrestre. Le regretté Pierre Dansereau m'expliquait un jour, après que j'eus révélé dans notre journal que Québec avait financé le creusage et le redressement, en somme l'artificialisation de 25 000 km petits cours d'eau dans le sud du Québec, que cette politique d'aide à l'agriculture avait probablement plus d'impacts environnementaux que tous ceux d'un mégaprojet comme celui du complexe de la baie James. Il ne sert à rien, m'expliquait-il, de nettoyer à coups de milliards les grands effluents du fleuve, et le fleuve lui-même, si on tue la vie là où elle naît, dans les petits cours d'eau aujourd'hui souvent transformés en fossés agricoles.

Dans son bilan de 103 petits cours d'eau, échantillonnés dans 41 bassins versant, on découvre, par exemple, que les rivières Châteauguay, Nicolet, Chaudière, Boyer, Etchemin et Yamaska ont des communautés en mauvaise ou très mauvaise santé écologique. Or, le territoire en amont est couvert entre 54 % et 82 % de champs agricoles. À ces stations, les biologistes ont découvert que les concentrations de phosphore dépassent fréquemment le critère de qualité de l'eau pour leur protection contre l'eutrophisation. Même là où l'habitat aquatique et riverain, ainsi que les bandes riveraines sont de bonne qualité, précise le rapport, il appert que «cela n'est pas suffisant pour compenser l'effet de la mauvaise qualité de l'eau sur les macroinvertébrés benthiques», certains des premiers maillons de la chaîne du vivant.

Ce fait illustre deux choses. D'une part, que la politique de protection des rives par des bandes riveraines filtrantes ne suffit pas et que le pourcentage de forêts dans un bassin versant est plus déterminant que tout le reste. D'une part, les bandes riveraines de trois mètres sont non seulement insuffisantes, mais on ne les respecte pas dans la majorité des territoires agricoles, où les plus petits cours d'eau récoltent les eaux sales des fossés érodés ainsi que le contenu des drains agricoles. Dans les faits, les ruisseaux qui drainent la pollution agricole provenant des champs situés derrière ces bandes riveraines s'écoulent en toute liberté dans le cours d'eau.

Il faudrait, en plus de bandes riveraines efficaces, que tous les fossés soient dotés de bassins de sédimentation et qu'aucun ne puisse rejoindre un cours d'eau sans être doté d'un marais filtrant. Les cours d'eau redressés n'ont plus leur ancien pouvoir filtrant. Québec n'a pas encore songé à mettre en place une autre stratégie de filtration qui soit autre chose qu'une illusion de contrôle de la pollution diffuse.

Le dernier bilan indique en outre que les cours d'eau les plus urbanisés et les plus pollués du milieu agricole abritent moins d'espèces de poissons. Mais le rapport nous console en précisant que le nombre d'espèces y est encore assez élevé. La réalité, c'est que ces cours d'eau abritaient autrefois des populations de poissons plus sensibles à la pollution ou plus nobles, comme les ombles de fontaine. Tant que nos «truites mouchetées» n'auront pas repeuplé les cours d'eau qu'elles habitaient, comme on l'a réussi dans la Thames River en Ontario avec un plan sérieux de restauration, le reste relève de l'illusion environnementale.

La détérioration biologique de nos cours d'eau démontre aussi que la gestion de l'eau, de la biodiversité et des forêts ainsi que l'aménagement du territoire devraient se fondre dans une seule et même politique de gestion intégrée de l'eau et du vivant, avec des objectifs précis de restauration des populations animales d'origine. Au moins, on saurait au Québec dans quelle direction tout le monde doit travailler, du municipal jusqu'au fédéral.

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13 commentaires
  • Carol Létourneau - Abonné 17 février 2012 07 h 54

    Illusion tranquille

    Décidément les Québécois aiment se bercer d'illusions. On se trouve bien bon et capable mais quand vient le temps de passer à l'action il n'y a pas beaucoup de courageux. De durable dans notre développement au Ministère il n'y a que le nom. Honte à nos leaders gouvernementaux! Ce n'est pas en cachant la réalité qu'on bâtit une forte démocratie. Vogue le cynisme.

  • pajbertrand - Abonné 17 février 2012 08 h 01

    Bandes riveraines et illusions !

    Bonjour monsieur Francoeur,
    Enfin les faits viennent supporter mes dires et surtout mes observations au terrain. Les bandes riveraines seules ne servent à rien car les écoulements du champ vers les cours d'eau sont linéaires et non en minces couches, conditions essentielles au fonctionnement des bandes riveraines comme système de traitement. Je le dis et vous le dites aussi, nous devons installer dans certains cours d'eau des ouvrages de traitement pour aider les écosystèmes à se débarrasser des excès de nutriments car actuellement les cours d'eau ne sonT plus en mesure de se débarrasser par eux-mêmes de ces surplus. Les projets que j'ai mis en place au Lac Brome visent justement à combler ces lacunes.

    Je le crie depuis 10 ans, les bandes riveraines ça marche pas.

    Pierre Bertrand
    Pierre.Bertrand@exp.com

  • josephflavius - Inscrit 17 février 2012 08 h 40

    Petits cours d'eau deviendra grand!

    Voilà bien 30 ans que je me demande ce que devient l'eau qui sort de tout ces drainages agricole. Ne serait-il pas temps de regarder ces pratiques d'aider nos agriculteurs au même titre que tout autres entreprises.

    Les grandes entreprises sont largement subventionnés parce qu'elle font travailler du monde. Le même raisonnement s'applique à l'agriculture qui de plus nous nourrit.

    Y-a-t'il des études sérieuses sur de possibles impacts des terrains de golfs sur notre environnement?

    Les gens au ministère de l'environnement sont-il compétant ou jovialiste?

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 17 février 2012 09 h 30

    Le retour à la terre

    Il est curieux de constater que les régions qui crient le plus au viol concernant la dangereuse exploitation du gaz de schiste sont celles qui polluent le plus leurs cours d'eau. Il faut protéger la nappe phréatique, disent-ils avec beaucoup d'émotion.

  • Francois Laforest - Abonné 17 février 2012 12 h 35

    Trop de chefs pas assez d'indiens?(1)

    Ce n'est pas qu'un manque de compétence ni d'informations, mais de leadership et de volonté politique. Le nombre d'organismes et de regroupements environnementaux, dont en partie le ministère de l'Environnement s'est autoattribué et autofinancé, n'a fait qu'augmenter alors que la force d'impact sur le terrain du ministère s'est vu diminuer comme peau de chagrin. Car, après avoir contourné habilement les mouvements citoyens riverains naissants, dans les années 70-80 et en créant les Comités régionaux en environnement, nous voici devant une résultante décrite dans l'article de M. Francoeur. Le ministère n'ayant fait alors qu'appliquer la division pour régner. De plus, ce n'est pas un secret de polichinelle que les lois ont beau avoir des dents mais si elles ne sont pas appliquées, d'autant que le roi est nu, l'on ne va nulle part. Paradoxalement, nous n'avons jamais eu autant de lois et règlements, ni autant de nouveaux fonctionnaires au sein de comités de toutes sortent qu'à trop philosopher l'on finit par faire du maquillage et du sur-place. Pendant ce temps, les pouvoirs financiers nous disent quoi faire et comment. Il faut lutter contre l'institutionnalisation de la gestion de nos cours d'eau, n'en déplaise à certains, car il s'agit dans les faits d'une des première forme, subtile, de privatisation de notre bien commun. Nous sommes à mettre en place une classe de bureaucrates et de nouveaux fonctionnaires «verts» qui vont alourdir la gestion de l'État tout en établissant des intermédiaires entre le citoyen, son conseil municipal, sa MRC, son gouvernement et ses ministères. Pourtant, l'argent est là mais la structure est lourde et inopérante. Il faut s'assoir et comparer les sources monnayables et bénévoles qui font la différence dans les dossiers de l'environnement et cesser de promouvoir et subventionner les promoteurs-philosophes de l'environnement et leur cohorte miroir à Québec. Finalement, ce ne sont pas de nouvelles taxes