La tyrannie de la Comédie

Orgie de rose pour appuyer la cause; des participantes motivées de la marche Avon 2010 à San Francisco.<br />
Photo: Photos Léa Pool ONF Orgie de rose pour appuyer la cause; des participantes motivées de la marche Avon 2010 à San Francisco.

On pourrait aussi l'appeler la tyrannie de la gaieté, de la joie de vivre ou de l'enjouement. Cette surdose de bonne humeur et de rubans roses, de musiques entraînantes et de bras en l'air, on l'oppose à une maladie sournoise, invisible, meurtrière: un crabe. On s'en sort avec de grosses cicatrices, parfois avec un ou deux seins en moins, souvent avec le moral dans les talons. Plats, les talons, afin de marcher pour la cause.

C'est ce qui m'a le plus contrariée dans le film L'industrie du ruban rose, documentaire-choc de la cinéaste Léa Pool: même dans la maladie, les femmes doivent «encore» faire semblant.

Le crabe du cancer du sein, c'est cela. Le C word et la comédie avec un grand C. Et pour celles qui s'y refusent, on ne fait pas de cadeau. Pour une femme sur huit qui chopera le cancer du sein, combien baisseront les bras devant cet étalage de bons sentiments et cette récupération marchande?

Le film de Léa Pool est avant tout une grande démonstration de capitalisme rose. «J'aurais pu faire tout un film simplement avec les produits roses», me confie-t-elle au bout du fil. De fait, qui peut encore acheter de l'essence super, du vin rosé ou une automobile en s'imaginant qu'il «sauve» une femme du cancer?

La cinéaste qui a consacré trois années de sa vie aux lunettes roses éclaire la comédie du marketing rose, de concert avec la lénifiante bêtise du «message». Et elle donne la parole à un tas de femmes, activistes, médecin, intellectuelles, d'une intelligence ravissante, qui ne s'en laissent pas imposer par les bons sentiments dégoulinants générés par cette industrie payante.

Nous connaissons toutes des femmes qui ont eu à se défendre contre le cancer du sein, à «se soumettre» aux traitements. J'ai perdu mon amie Vivianne à cause de ce cancer. Heureusement, je l'ai retrouvée dix ans plus tard, deux seins en moins, mais vivante. Il y a deux ans, elle a repris contact avec moi; 36 ans d'amitié, ça ne se balance pas comme ça. «Je n'étais plus la même, j'avais changé. Je ne pouvais plus jouer la comédie», m'a-t-elle dit en me faisant lire une lettre pour expliquer ce mutisme et cette rupture avec son passé.

Je l'ai prise dans mes bras, heureuse de nos retrouvailles; j'aime cette femme comme une mère, comme une soeur. Le cancer ne me l'a pas encore ravie. «Un jour, on parlera de la cruauté faite aux femmes», me dit Vivianne, qui aime rire, cuisiner, boire, manger et... marcher! «Lorsque je suivais mes traitements, j'ai toujours refusé d'embarquer dans les marches de levées de fonds, les rubans, toute cette mascarade. On me traitait de pessimiste! Moi, tout ce que je voyais, c'est comment on abusait des femmes. La peur et la pitié, ça fonctionne pour ramasser des sous. Je ne voyais que de l'argent qui s'en allait profiter aux compagnies pharmaceutiques qui inventent de nouveaux médicaments et de nouvelles maladies. Mère Teresa disait: ne me demandez pas de marcher contre la violence mais demandez-moi de marcher pour la paix, et j'irai!»

Vivianne marche six kilomètres par jour pour l'éveil et la conscientisation, pour sa santé: «Je marche pour être consciente que je fais partie d'une grosse machine qui essaie de m'utiliser pour faire vendre ses produits.»

Non, ce n'est pas rose

Mon amie Francine aussi a eu le cancer du sein l'année dernière. Chirurgie, radiothérapie, pas de chimio. Mais la peur du crabe, toujours latente. Un panier de crabes. Lorsque sa mère est morte du cancer du sein à 45 ans, Francine en avait 17. Elle aussi a trouvé que le film de Léa Pool vise dans le mille et dévoile un aspect plutôt diabolique de l'industrie en question.

«Nous sommes encore dans une dynamique de vierge, de maman et de putain. Entre ces trois-là, ça fait rentrer beaucoup d'argent, dit cette mère de quatre garçons, tous allaités et qui ont quitté le nid. Moi aussi, j'en ai vendu des mitaines roses, et j'avais l'impression de faire avancer la cause. Mais je me dis qu'on est capables d'avoir cette solidarité au-delà du ruban rose et de cette marchandisation éhontée.»

Francine suggère plutôt aux femmes atteintes de garder toutes leurs énergies pour prendre leur dossier médical en main. Elles en ont bien besoin. Deux fois, les radiographies de Francine ont été mal lues (en 2007 et 2009) par la radiologiste d'une clinique recommandée par le programme de dépistage national. Une fois, aussi, on a attendu 21 mois avant de la rappeler pour une résonance magnétique douteuse alors qu'elle faisait partie des patientes à risque.

«Moi, je retiens ça: se battre avec délicatesse, dit celle qui signe F pour Fighteuse. Avoir le courage des militantes. Suivre son dossier avec vigilance pour qu'il ne tombe pas dans les craques. Et léguer nos rendez-vous chez le médecin en héritage à nos enfants!» L'humour n'a jamais tué personne non plus. Quant au ridicule, aller voir le film de Léa Pool nous convainc que l'industrie de la philanthropie engagée s'en couvre une fois de plus.

«Je n'ai rien gardé des trois heures d'entrevue avec le P.R. de la Fondation du cancer du sein, me raconte Léa Pool. C'était presque insultant pour les femmes. Pour l'instant, pas de réaction, c'est le silence de la part de l'industrie. On attend peut-être que ça passe. Un documentaire ne tient pas longtemps en salle...»

Hop la vie ! Hop la mort !

Il n'y a pas de mal à vouloir se faire du bien. Pourtant, au-delà du message hop-la-vie imposé comme placebo rose, le film de Léa Pool aura mis un visage sur toutes ces femmes qui souffrent dans la honte et la culpabilité, parfois la solitude et l'opprobre, voire l'indifférence générale. À celles qui n'ont pas été des survivantes, de «bonnes» patientes performantes, n'ont pas «réussi» leur combat, ont perdu leurs cheveux et ne s'en sont pas trouvées plus zen, ont capitulé devant le crabe, ont baissé les bras parce que les tenir en l'air leur faisait trop mal aux aisselles, le film donne une légitimité aussi. Une femme meurt de ses seins toutes les 69 minutes sur la planète.

Le cancer du sein est une lutte intime au sein même de l'identité féminine. Mais, plus que tout, le documentaire de Léa Pool nous montre qu'on doit repolitiser la cause pour exiger des comptes plutôt que l'étalage habituel de bons sentiments en vendant du papier hygiénique rose.

Si, un jour, on parvient à trouver la cause du cancer du sein, la comédie pourrait bien s'avérer être un facteur d'aggravation continue.


JOBLOG
Survivantes ?
Quelles survivantes ?


Le doc est un humaniste d'une grande chaleur, d'une belle énergie, capable de prendre des patientes dans ses bras pour les consoler. Ce genre-là. Radio-oncologue dans un hôpital montréalais, il préfère conserver l'anonymat pour se garder les coudées franches dans ses demandes de subventions.

Le documentaire de Léa Pool figurait bien haut sur sa liste de divertissements et il en est ressorti avec la certitude que le propos fera boule de neige. Pour lui, le cancer du sein est l'enfant chéri des cancers, recevant beaucoup plus d'argent par rapport aux autres parce que les seins sont plus sexy qu'une prostate: «Il faudrait que l'argent aille à la Société canadienne du cancer et que ce soit redistribué plus équitablement.» Selon le doc, les hôpitaux voient rarement la couleur de l'argent, sauf chez les anglophones. «Ils sont bien mieux organisés. Le Jewish organise deux ou trois campagnes de financement par année. L'argent leur revient en partie.»

Si le doc avait de l'argent? Il l'investirait aussi sur le terrain, pour aider ces femmes seules ou mères de famille qui perdent leur emploi à cause de la maladie et doivent payer 18 $ de stationnement pour aller suivre leur traitement de chimio et se battre. «Ce n'est pas un combat, le cancer du sein, reprend le doc. C'est très passif. Et tout dépend de la réponse au traitement et de l'agressivité de la cellule. Si on veut parler de "survivante", on devrait dire "survivante au traitement"!»

Merci doc.

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue


Et les zestes

Adoré le film Pina de Wim Wenders. Une ode au corps, à la danse, un documentaire en 3D qui a tout de l'hommage admiratif. La danseuse Pina Bausch est décédée du cancer (diagnostiqué cinq jours plus tôt) avant le début du tournage. Elle a dansé jusqu'à la fin. Sa disparition colore le film. Mais on retient que jamais cette femme n'a su jouer la comédie.

Aimé Depuis, tout a grandi de Céline De Guise et Michel Côté (Triptyque). Ce récit poétique à deux voix refait le parcours du cancer du sein et de son traitement par le truchement de l'abécédaire. Céline nous fait partager ses états et Michel, son amoureux, son âme. Ou vice-versa. Très juste et touchant.

Visité un site dont parle le film de Léa Pool pour vérifier la toxicité des cosmétiques et produits d'hygiène courants. Très utile et bien fait! On trouve même une application pour iPhone sur les crèmes solaires. www.ewg.org/skindeep.

Visionné quelques épisodes de la télésérie The Big C (dont la troisième saison sera diffusée ce printemps): l'histoire d'une femme, banlieusarde de classe moyenne, mère de famille et mariée, qui apprend qu'elle a un mélanome stade 4 (intraitable), ze Big C en question. Cette comédie avec un grand C (oui, oui!) ne m'a pas arraché un sourire. Il faut peut-être avoir reçu un diagnostic de mélanome (mon cas) pour ne pas embarquer. Je n'ai qu'à regarder la longue balafre qui a mis six ans à pâlir sur mon avant-bras pour me rappeler l'effroi. Le cancer, c'est peut-être plus drôle lorsque ça arrive aux autres, finalement.

Parcouru Le pouvoir anticancer des émotions (Éditions de L'Homme) du Dr Christian Boukaram, radio-oncologue à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont et professeur à l'Université de Montréal. Un médecin qui s'interroge sur la variable «émotions et environnement» (nous-mêmes) reliée au cancer, c'est assez novateur. Un chercheur qui s'intéresse à l'hypnose, aussi. Ce livre nous parle des miraculés (comme le psychanalyste Guy Corneau) qui ont peut-être trouvé une piste de solution. L'influence du stress, de l'anxiété et de la détresse psychologique aurait un effet certain sur l'anarchie de nos gènes, selon les nombreuses études citées dans ce livre de vulgarisation. Plusieurs patients évoquent des traumatismes importants un an ou deux avant l'apparition de leur cancer. On a même réussi à faire régresser des gènes négatifs associés au cancer du sein et de la prostate grâce à des programmes de bien-être. «Contrairement à ce qu'on croyait auparavant, nous pouvons donc nous prodiguer des soins épigénétiques en maîtrisant nos pensées et en étant en paix avec nos émotions», écrit le Dr Boukaram, en ajoutant que l'ADN est lié à la conscience. Dans la lignée du Dr David Servan-Schreiber.

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9 commentaires
  • Socrate - Inscrit 17 février 2012 06 h 33

    passions

    Rien de grand ne s'est fait sans passions selon Hegel, mais une vie sans émotions aurait tôt fait de devenir aussi plate qu'une fenêtre de prison. Alors que faire?

  • Denis Paquette - Abonné 17 février 2012 08 h 50

    Mourir d'angoisse dans son coin

    Nos sociétés carburent aux milliards de dollars de recherches, même les sociétés socialistes ont dues emboiter le pas.
    Voilà la grande mythologie qui veut que si l’on s’y mettait tous, peut-être, qu’un jour, nous tromperions la mort.
    N’est-ce pas le grand mythe n’est-ce pas pourquoi existe les religions
    Certains en font leur pain et leur beurre, c'est entendu
    Peut-être qu’avec Pascal, nous devons dire : « vaut mieux ça, que peut etre mourir d’angoisse dans son coin »
    Bonne journée Josée , merci pour ce texte,je peux d'autant en parler qu'il y a cette bete hideuse qui depuis quelques années me surveille, surveille le jour ou elle me dévorera

  • Jacques Légaré - Inscrit 17 février 2012 10 h 03

    Le désordre des marchés engendre le désordre de la prolifération des cellules…


    Ma conjointe a eu le cancer du sein il y a 11 ans. Elle s'en est sortie.

    Nous vivons sereinement, rivés au bon mode de vie, dans la ligne des bons conseils de ce scientifique remarquable, notre compatriote digne de tous les éloges, le biologiste Richard Béliveau.

    Il n'a que 10 minutes par semaine à la télé pour sauver nos vies, et la télé carbure aux sports télévisés pour gloutons de pop-corn, et d'autres reniflent les billevesées de leurs chefs médiévaux.

    La solution est simple: il faut taxer massivement les malbouffes de toute nature pour financer la recherche par le ministère de la santé. Il faut en faire le monopsone milliardaire des études et patron de la distribution équitable des projets de recherche. Hors de cette discipline financière organisationnelle, point de salut.

    Jacques Légaré

  • Normand Chaput - Inscrit 17 février 2012 10 h 32

    belle bande d'hypocrites

    Aujourd'hui elles se plaignent parce qu'elles n'ont pas de rendez-vous assez vite. Mais si ce n'avait pas été de la compagnie pharmaceutique, vous n'en auriez pas du tout de rendez-vous.

    Et si la compagnie pharmaceutique fait de l'argent, est-ce vraiment si grave?

    Et si le gars qui ramasse de l'argent en fait, cela change quoi dans votre cancer?

    Pensez-vous vraiment que le gars qui ramasse mes vidanges le fait par grandeur d'âme?

    Personnellement, je paies mes mes impôts et cela me suffit. Cependant, si on me donnes le choix entre donner au cancer ou à Loto-Québec *les deux vendent du rêve* Alors mon choix...

  • Bernard Terreault - Abonné 17 février 2012 11 h 09

    Tyrannie de la Comédie

    Tout aussi ridicules sont les militants, les autochtones et même les syndiqués qui ne peuvent pas faire une manif sans tambours, déguisements et le reste. Je n'ai pas tendance à les prendre au sérieux, ils ne me semblent pas si indignés que ça.