Bleu foncé, le Canada?

Les dernières élections fédérales avaient déjà démontré qu'il est désormais possible de former un gouvernement majoritaire au Canada sans le Québec. Au sein du gouvernement actuel, le Québec ne dispose d'aucun rapport de forces.

Même en soustrayant les cinq sièges québécois remportés par Stephen Harper en mai dernier, le compte serait suffisant pour assurer au gouvernement le contrôle de la Chambre des communes pour les quatre prochaines années. L'addition de 27 sièges en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique d'ici le prochain scrutin va avoir pour principal effet de faire de cette équation une donnée récurrente de la politique canadienne — tout au moins en ce qui a trait au Parti conservateur.

Par contre, l'idée que le découpage sociodémographique du prochain exercice de redistribution électorale — parce qu'il va décupler l'influence des banlieues au détriment des villes-centres et des régions rurales — avantage automatiquement la formation de Stephen Harper tient moins bien la route. Sur ce front, le portrait est plus nuancé.

Tous les partis politiques au Canada courtisent depuis longtemps l'électorat en constante fluctuation des banlieues. Cette réalité ne date pas des cinq dernières années. Au fédéral, aucun parti ne peut se targuer d'avoir un monopole durable sur la clientèle banlieusarde.

Jusqu'à récemment, les quinze circonscriptions fédérales qui doivent être créées en Ontario étaient situées en territoire résolument libéral. En Colombie-Britannique, la bataille des banlieues est le plus souvent une lutte à trois. Au Québec, les conservateurs sont rarement dans une course que le Bloc québécois a remportée pendant vingt ans avant de céder la place au NPD.

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La vraie carte maîtresse du Parti conser-vateur se trouve ailleurs que dans l'équilibre changeant entre les banlieues et le reste du territoire électoral. À l'avenir, il sera aussi difficile de former un gouvernement majoritaire à Ottawa sans l'Ouest canadien qu'il a déjà été possible d'y parvenir sans le Québec.

En comptant le Yukon et les Territoires-du-Nord-Ouest, la région va passer à 106 sièges au scrutin de 2015 et le Parti conservateur va partir avec une longueur d'avance dans la vaste majorité d'entre elles. La formation de Stephen Harper détient actuellement 72 circonscriptions à l'ouest de l'Ontario. C'est quatre fois plus que le NPD (16). Quant aux libéraux, leur mise se limite désormais à quatre sièges fragiles qu'ils doivent à la popularité personnelle d'une poignée de candidats.

Étant donné la supériorité électorale des conservateurs dans les Prairies et en Colombie-Britannique et leurs racines dans la région, le Québec est aussi essentiel à un éventuel retour en force du PLC qu'à la réalisation de l'ambition néodémocrate de s'installer à demeure dans les ligues majeures au Parlement.

En toute logique, les deux principaux partis d'opposition fédéralistes doivent donc, en priorité, rechercher des chefs susceptibles de séduire l'électorat québécois en 2015. Cette quête n'est pas nécessairement incompatible avec la réalisation de gains ailleurs au Canada, notamment en Ontario et dans la région de l'Atlantique. Néanmoins, exception faite du règne de Brian Mulroney, le Québec et l'électorat de l'Ouest optent pour des camps fédéraux différents depuis cinquante ans.

De plus, le PLC et le NDP sont non seulement voués à se disputer le Québec, mais ils doivent également y compter avec le Bloc québécois. Les conservateurs n'ont rien à perdre dans une bataille entre leurs adversaires pour le droit de passage sur un chemin québécois qu'ils n'ont plus besoin d'emprunter pour arriver au pouvoir. L'idée de voir ces deux partis se doter de chefs susceptibles de rendre la lutte fratricide qu'ils se livrent encore plus féroce ne peut que réjouir le premier ministre.

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En résumé: Dans l'état actuel des choses, l'avènement d'un gouvernement fédéral libéral ou néodémocrate offrirait à court et à moyen terme au Québec la meilleure chance de retrouver un rôle de premier plan à Ottawa.

En comparaison, la forte représentation de l'Ouest canadien au sein du Parti conservateur rend le retour d'un véritable rapport de forces québécois au sein d'un gouvernement dirigé par ce parti nettement plus problématique.

La marginalité du Québec au sein de la formation de Stephen Harper est un attrait supplémentaire pour une partie de l'électorat des provinces de l'Ouest. Il ne manque pas de stratèges conservateurs pour en convenir. Il se trouve même des néodémocrates pour se demander à voix plus ou moins basse si un chef québécois comme Thomas Mulcair serait vendable dans la région.

Tant que le Parti conservateur va jouir d'une longueur d'avance écrasante sur le territoire en pleine croissance que forment les quatre provinces de l'Ouest, le PLC et le NPD risquent d'avoir besoin l'un de l'autre pour former un gouvernement viable et la guerre d'usure qu'ils se promettent pour 2015, en particulier au Québec, est une condition gagnante supplémentaire pour les conservateurs.


Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.
chebert@thestar.ca

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