L'affaire Davidson et les sources - À qui profiterait une presse de nouveau amorphe?

Se ruant à la défense de leurs sources, des médias mêlés à l'affaire Davidson en ont presque échappé la nouvelle de l'année, soit la neutralisation à Montréal d'informateurs dont l'apport allait être nécessaire à l'enquête sur la construction. Le coup porté à la Commission Charbonneau est-il accidentel ou intentionnel? Or, voilà qu'une intervention de la SQ risque de tarir, en plus, des sources journalistiques. Quiconque souhaite l'avortement du nettoyage public au Québec ne trouverait pas mieux.

La Direction des poursuites criminelles et pénales (DPCP) s'inquiète à Québec des fuites de police à Montréal. Elle devrait plutôt s'inquiéter de ce qu'une liste d'informateurs a été sans protection. Que des copies en existent probablement, mettant en danger ces sources policières. Et si ces fuites aux médias s'expliquent par un conflit entre policiers, une lutte de pouvoir au sein du service ou pire encore, là devrait d'abord porter l'intervention de la Sécurité publique.

D'aucuns voient là une manoeuvre politique, d'autres, une revanche de Québec sur la police de Montréal. On peut à tout le moins y voir un signe de piètre compétence de la DPCP en matière de sources policières ou de fuites journalistiques. Québec présume, en effet, que seuls des policiers de Montréal ont parlé aux médias. Or, depuis que la Gendarmerie royale et la Sûreté du Québec oeuvrent de concert avec Montréal, des gens de la GRC et de la SQ étaient sans doute à même de parler, eux aussi, à des journalistes.

De plus, en matière d'écoute électronique, les policiers de Montréal ne sont pas les seuls à pouvoir révéler des interceptions explosives. Les juges qui autorisent ces écoutes prennent également connaissance d'informations privilégiées. Ils sont tenus, certes, à une stricte confidentialité. Mais il n'est pas impossible qu'en cas de corruption, d'infiltration ou de complicité au sein d'un service policier, un juge préfère confier le renseignement à un journaliste solide plutôt qu'à un ministre mollasson!

Tout journaliste ayant côtoyé ce monde obscur ne sera pas dupe des propos rassurants du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Il était déjà incroyable qu'on ait informatisé la liste des informateurs. Pour William Marsden, un vétéran du journalisme d'enquête à The Gazette, ces sources sont désormais brûlées. Les unes sont en état de panique. Certaines, ignorant qu'elles sont sur une telle liste, ne sauront jamais d'où viendra le coup qui les frappera un jour. Car, si à Québec, des autorités se prélassent aux fins restaurants de la capitale, à Montréal, on tue.

Après des décennies d'inaction, les grands services de police du pays avaient enfin réussi à constituer contre le crime organisé une force unifiée. La débandade au SPVM est donc un recul grave pour Montréal et pour tout le pays. Quel service au Canada ou ailleurs voudra désormais partager des renseignements névralgiques avec la police de Montréal? Quelle opération conjointe y sera encore envisageable, alors même que les mafias y donnent des signes d'un retour en force?

Toute société qui veut faire échec à ce fléau repose sur trois institutions: une police intègre, une justice indépendante et une presse libre. Que l'une d'elles fasse défaut, et toute la structure sociale est mise en péril. Les États-Unis en offrent une illustration classique dans le scandale du Watergate. Sans une source au FBI, le Washington Post n'aurait pu démasquer une dictature tapie à la Maison-Blanche. Et sans les tribunaux, le président Richard Nixon serait parvenu à museler la presse du pays.

Au Canada, notamment au Québec, le journalisme d'enquête connaît un regain de vitalité. Au milieu d'une presse trop souvent superficielle, des journalistes sont parvenus à regagner la confiance de citoyens qui ont pris le risque de sonner l'alarme. Entre-temps, des organisations criminelles avaient gagné du terrain dans des entreprises et des syndicats et, de plus en plus, dans des municipalités et des ministères. À qui profiterait maintenant une presse à nouveau amorphe?

Pour l'heure, chose étonnante, des médias attendent des autorités qu'elles promettent de respecter les enquêtes journalistiques et donnent l'assurance de ne pas chercher à en découvrir les sources. Certes, aux États-Unis notamment, plusieurs États protègent l'identité des sources journalistiques. Et le président Obama a proposé au Congrès d'en faire autant. Toutefois, les médias sérieux savent d'ordinaire prendre aussi leurs propres mesures de sécurité.

Bien naïfs, en effet, sont les reporters qui croient que leurs conversations ne sont pas surveillées, jettent sur leur carnet de quoi retracer leurs sources ou gardent leurs documents et leurs notes à la portée de perquisition! Les réactions défensives de plusieurs patrons de presse à l'enquête de la SQ ne donnent pas, non plus, une image très rassurante pour les collaborateurs des journalistes, comme si ce métier-là ne savait plus lui-même protéger ses sources.

Même le vocabulaire cloche. L'affaire du policier Ian Davidson ne concerne pas une «taupe». L'homme n'était pas un espion infiltré au SPVM par un autre service de renseignement. Il aura plutôt trahi, avec la confiance placée en lui, la confidentialité garantie aux sources policières, une obligation si fondamentale que la Cour suprême, dans une cause opposant Montréal à Québec (Bisaillon c. Keable), l'a placée au-dessus des pouvoirs d'une commission d'enquête.

Depuis, comme l'a récemment reconnu la même cour, la protection des sources journalistiques peut, elle aussi, être essentielle à l'intégrité des institutions du pays. Il est temps qu'on le sache chez les politiciens et mandarins qui font semblant de gouverner à Québec.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
9 commentaires
  • Nunu - Inscrite 13 février 2012 07 h 35

    Faut surtout pas,

    que les journalistes se laissent intimider,ni les sources.
    C'est exactement ce que cherche le gouvernement .Tout faire dérailler et sortir tout propre de ce merdier.De toute façon,comme à son habitude,Charest à la fin de tout cet exercice va se trouver une phrase du dit rappoert pour se valorisé et se sortir du pétrin comme il fait toujours.
    Ce que je souhaite c'est que cette foi ça ne fonctionne pas .

  • Robert Ouellet - Inscrit 13 février 2012 08 h 11

    Etrange

    Il me semble tout à fait normal que dans le cadre de leur travail certaines personnes soient tenues à la confidentialité. Il me semble tout à fait normal que la police puisse enquêter en cas de dérogation.

  • François Dugal - Inscrit 13 février 2012 08 h 22

    Lucidité

    Félicitations à Jean-Claude Leclerc pour cette magistrale démonstration de lucidité et de pertinence qui va droit au but!

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 13 février 2012 08 h 34

    Imaginer si on pouvait relier quelques noms d'une certiane liste à ceux qui sortiront dans la Commission d'enquête ou peut-être pire

    Contrairement à Monsieur Leclerc je ne crois pas que le vocabulaire cloche. Il est certain que depuis un certain 11 septembre les forces policières sont devenues de plus en plus une police politique. Nous savons tous qu'une police politique n'est pas la pour la protection de la population mais pour la contrôler et les contrôles ne manquent pas.

    Une police politique n'est jamais officielle, il suffit que quelques têtes à la direction pour qu'elle soit opérationnelle. Quand quelqu'un s'infiltre dans cette gestion politique de la police, qu'il y fait intrusion par des accès non autorisés. il est correcte de le qualifier de taupe.

    Que le ministre est autorisé une telle enquête aussi rapidement et aussi facilement ne confirme-t-il pas qu'il y avait péril en la demeure?

  • Jerome Letnu - Inscrit 13 février 2012 08 h 43

    une presse de nouveau amorphe dites-vous ?

    Je dirais plutôt "une presse qui dort au gaz solidement".

    Même si le Devoir est le moins intoxiqué de tous, c'est loin d'être un journal idéal: relayer des dépèches d'agences de presses ce n'est pas du journalisme, et pondre des articles ayant la teneur de dépêches d'agence de presse non plus.