Digressions sur l'amour

Prenons une pause de nos débats sociaux et politiques puisque le mardi 14, la Saint-Valentin, nous y invite. Bien sûr, les indifférents aux fêtes du calendrier liturgique, à celles de Noël et de Pâques, ainsi qu'aux fêtes des Mères et des Pères, ces «récupérations commerciales», ceux-ci n'en ont cure, eux qui échappent aux niaiseries populaires et sentimentales. Grand bien leur fasse. Mais nous sommes nombreux à apprécier ces moments, sorte de rites annuels, qui provoquent un effort de générosité et une réflexion aussi sur la vie, la mort et l'amour.

J'ai rencontré peu de gens, même parmi les moins expansifs, les plus discrets, qui refusaient de raconter le début de leurs histoires d'amour. Sans doute parce que le sentiment qui préside à l'émoi est vécu comme une naissance, ou plus exactement comme une renaissance. L'anglicisme le moins rebutant, «tomber en amour», correspond littéralement à l'émotion qui submerge lorsque l'autre, encore inconnu et mystérieux, renverse à la fois nos certitudes et nos habitudes. Cette émotion inattendue, imprévisible, à la fois violente (car on se sent tomber presque physiquement) et enivrante, appartient à l'exaltation de vivre.

En dépit de toutes les perturbations et de toutes les mutations subies dans ce monde de fou, obsédé de compresser le temps, de réduire les distances, d'échapper à la loi de la gravité, ce monde actuel de la virtualité, l'amour demeure le dernier repli de l'humanité espérante. En ce sens, les ruptures amoureuses sont avant tout l'expression d'une trop grande idéalisation de l'amour qu'il ne faut pas interpréter comme une perte de foi dans le sentiment amoureux. À preuve, la majorité des éclopés du coeur pratiquent la récidive. L'augmentation de l'espérance de vie porte fruits. Il y a des amours tardives aussi délectables que les crus classés des vendanges tardives. Pour paraphraser Richard Desjardins, «quand on aime une fois, on aime pour toujours», mais il arrive que cette réalité se répète au cours d'une même vie.

D'une certaine manière, on ne cesse pas d'aimer ceux que l'on a aimés. En ce sens, la fidélité demeure. Les désamours ne relèveraient-ils pas plutôt des conjonctures de la vie, de l'évolution des personnes à une étape donnée lorsque les chemins s'éloignent ou se perdent? Car il y a un réconfort certain à ne pas renier les amours anciennes afin de ne pas altérer sa propre capacité à aimer encore et toujours.

L'amour échappe à toute rationalité, à toute typologie de la psychologie pop, à tous les codes et à ces garde-fous sociaux. Le sentiment amoureux ne s'explique pas, ne se justifie pas, ne se décortique pas. Il nous enferme dans son mystère, nous grise et de façon fugace nous fait découvrir la lueur de l'immortalité. Et l'amour, parce qu'il est aveugle, permet à chacun au-delà des canons de la beauté, de l'âge, des classes sociales, d'espérer le croiser sur sa route.

Les déchirements amoureux sont indissociables du sentiment lui-même. Aimer c'est souffrir inévitablement. Le début des amours rend euphorique, mais cette euphorie ne nous immunise pas contre les peines à venir. C'est sans doute pour cela «qu'on voudrait mourir lorsqu'on est heureux», comme le chante Isabelle Aubret.

Certains sont plus doués que d'autres pour le bonheur amoureux. J'ai rencontré cette semaine un couple de soixante ans, marié depuis quarante-trois ans, qui s'est connu à treize ans. Elle était la plus belle de l'école, se rappelle-t-il encore. Un jour, quelques années plus tard, ils se sont retrouvés. «Je vais te marier et t'emmener voir le tombeau de Lénine», lui a-t-il déclaré en guise de demande en mariage. C'étaient les années soixante, il admirait Lénine et avant tout Marie Curie. Ils se sont épousés et sur la place Rouge, devant le tombeau de son idole, il a pleuré toutes les larmes de son corps avec sa bien-aimée à ses côtés. Puis, le pèlerinage s'est poursuivi à Paris, au laboratoire de sa première idole.

Cet homme toujours fou de sa femme se souvient de tout. Or, il y a un an, on l'a diagnostiqué. Il est atteint de la maladie d'Alzheimer. L'autre soir, à table, la vividité de sa mémoire amoureuse donnait à penser que sa longue et exceptionnelle histoire d'amour avec celle qu'il regarde avec des yeux à la fois allumés et inquiets sera la dernière à s'effacer de son esprit. Sa femme écoutait le récit de leur longue vie aussi prospère qu'amoureuse avec l'admiration que commande l'amour. Il fallait être attentif pour percevoir chez elle la sourde angoisse que cette éclatante mémoire amoureuse ne s'efface lentement et inexorablement.

Le sentiment amoureux a traversé tous les cataclysmes, toutes les guerres, toutes les modes. L'amour au XXIe siècle, malgré ce qu'on en dit, malgré les caricatures, malgré les désacralisations, malgré le cynisme affiché et la peur de l'engagement travestie en choix de vie émancipée, cet amour demeure le seul remède contre l'angoisse de vivre si présente dans notre monde tumultueux de l'individualisme régnant.

denbombardier@videotron.ca

 
23 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 11 février 2012 06 h 38

    Onpourraît citer Gilles Vigneault et Hubert Reeves.

    1-Vigneault: «Le temps que l'on prend pour dire "je t'aime",
    C'est le seul qui reste au bout de nos jours.»»
    2-Reeves:Je paraphrase: ...Un fois exploré l'Univers, ce qui compte c'est le rapport que l'on a avec son semblable.

  • Gilberto - Abonné 11 février 2012 06 h 45

    Oui à l'humanité espérante

    Réflexion bien inspirée. Comme vous le dites si bien, "cet amour demeure le seul remède contre l'angoisse de vivre et présente dans notre monde tumultueux de l'individualisme régnant..." Travailleur social, dans les différentes situations d'aide, j'ai souvent constaté que l'amour reste le plus puissant levier de l'espoir pour nombre de personnes éclopées de la vie. André Jacob, professeur associé
    École de travail social, Université du Québec à Montréal.

  • France Marcotte - Abonnée 11 février 2012 08 h 07

    Épingler l'amour

    L'amour est insaisissable mais madame Bombardier vient de le fixer une fois pour toutes.
    Il est ceci et il n'est pas cela.
    Il "demeure le seul remède contre l'angoisse de vivre si présente dans notre monde tumultueux de l'individualisme régnant".
    Le seul remède?
    Ayoye, alors les "périphériques" ont intérêt à s'y ranger si hors de lui point de salut.

    Oui, car il y a des singuliers, par choix ou par fatalité, et ça leur fera plaisir de savoir qu'ils sont doublement particuliers. Mais même en matière d'amour il y a des autorités.
    Et il y a de l'espoir pour tous les repentants vu que l'amour n'est pas regardant. Puisqu'il faut impérativement se ranger, je suggère à toutes les moitiés de fermer les yeux et d'étreindre sur le trottoir le premier passant venu.
    S'il y a confusion sur le sexe, fermez les yeux à nouveau.

  • Pierre75 - Inscrit 11 février 2012 10 h 25

    Madame B

    Denise Bombardier c'est comme une sociologue "décliniste" qui vante les vertus de l'Amour Transcendant, qui arrive à nous saisir (par la raison et la passion) dans un monde moderne tapageur souvent vulgaire.

  • Socrate - Inscrit 11 février 2012 10 h 41

    pop.corn

    Il y a l'amour pop.corn tout comme sur soft.porn présentement à l'affiche de toutes-tv de la SRC qui prétend maintenant libérer le Bon Peuple par les bas sans pantalons plutôt que par le haut sans les idées, et toutes tendances confondues, nul doute qu'un bon lait au chocolat tout comme pour Mme de Sévigné aura toujours meilleur goût pour les Vieilles Amours de Ronsard plutôt que celles de Messire de Rabelais sans sa Dive Bouteille. Mais encore?