Quand va le vin, va l'amour

La pomme rebondit ici au palais avec une insolente beauté.<br />
Photo: La Face Cachée de la Pomme La pomme rebondit ici au palais avec une insolente beauté.

Dans leur livre Les aphrodisiaques, un peu, beaucoup, passionnément... (éditions Artulen), les docteurs Tran Ky et F. Drouard parlent du champagne en ces termes: «On a d'abord pensé que l'étrangeté de ses effets provenait d'une puissante hormone sexuelle, la gonado-libérine, qui est libérée en grande quantité par les centres situés à la base du cerveau.» Jusque-là, une demi-flûte commence à peine à titiller l'hormone en question.

Ils poursuivent en disant que «cette hormone n'intervient pas en solo. Bien d'autres hormones et neurotransmetteurs se trouvent en effet dans les "coulisses" du cerveau. [...] Les endorphines déchargées par certaines cellules nerveuses tendent par exemple à dissiper la vigilance, tout en augmentant la perception sensorielle, ce qui rend l'individu sensible aux moindres délicatesses à son égard.» Déjà, ça chatouille un peu plus.

Permettez que je m'interroge: sont-ce ici les vertus de l'alcool, ce «tue-amour» par excellence, ou véritablement le vin de champagne qui lubrifie avantageusement le message amoureux? «Le vin, en très petite quantité seulement, fluidifie la membrane des cellules et facilite les échanges et la libération des messagers chimiques», avancent encore les auteurs. Mais sifflez un magnum de champagne avec votre partenaire et voilà que l'aube du début d'une débandade risque de poindre à l'horizon.

«L'alcool précipite les séquences, hâte l'éjaculation et bâcle les câlins qui sont surpris par le sommeil. Empoisonné, le cerveau répond souvent par une quantité anormale de prolactine, hormone qui va jouer le rôle de trouble-fête. Elle freine le désir, éteint la passion et plonge la verge dans une désolante torpeur», terminent-ils en fournissant une version, ma foi, bien masculine de la chose.

Et la femme, là-dedans? Sans vouloir tracer d'elle le profil d'une intrigante qui veillera à ne servir que la posologie de champagne idéale à son amant, la voilà tout de même coincée entre une gonado-libérine désinhibante et une prolactine particulièrement castrante, merci. L'impératrice Joséphine de Beauharnais sentait-elle son Napoléon Bonaparte assis entre deux chaises ou au contraire bien en selle lorsqu'il lança la célèbre phrase «Je ne peux pas vivre sans champagne. En cas de victoire, je le mérite; en cas de défaite, j'en ai besoin.»? Difficile, ici, de discerner la conquête militaire de l'assaut galant. C'est à se demander s'il ne faudrait pas imposer sur la contre-étiquette d'une bouteille de champagne les seuils recommandés pour éviter toute torpeur, aussi désolante soit-elle!

Quoi qu'il en soit, il apparaît que les vins légers et toniques — le champagne en est l'étalon de mesure par excellence avec ses 12 % d'alcool par volume — permettent d'accrocher dans les yeux de valentines et de valentins ces diamants de la passion. Et de les faire briller longuement. Le porto, c'est chaud, le porto, c'est sensuel, le porto, c'est puissant, mais à la longue ça vous enrobe une libido sans crier gare alors que vous voulez seulement crier go.

Préférez plutôt un muscadet de roche sur des huîtres, un suave soave sur un pétoncle saisi, un cabernet franc de Loire sur une brochette de boeuf teriyaki ou un gamay friand sur du poulet grillé. Pour le reste, je vous invite à regarder l'excellente émission de François Chartier, Papilles, pour relancer les accords et traquer les épices, aussi aphrodisiaques soient-elles.

Dégustation à l'aveuglette


Une agence de vins invitait la presse cette semaine à un jeu qui aurait pu tourner à son désavantage. Une dégustation à l'aveugle d'une catégorie (ici, I.G.T. et Chianti Classico) où se retrouvaient deux produits représentés par l'agence en question. Bravo pour l'initiative! Se mettre le cou sur le billot exige tout de même une bonne dose de culot. Heureusement pour elle, parcours sans faute pour ses deux poulains notés, du moins dans mon cas, au-dessus de la mêlée. Les vins? De la maison Mazzei (www.ledevoir.com/art-de-vivre/vin/317505/le-tapis-rouge), ce Badiola 2009 (17,55 $ - 897553) au fruité net, éclatant, au joli boisé parfaitement intégré (***, 1) et Chianti Fonterutolli 2008 (25,25 $- 856484), profond, coloré et complexe, d'une sève longue, fine, énergique (***1/2, 1 ©). À noter que ce «polaroid» tient compte de l'hétérogénéité des millésimes disponibles.

Voici, brièvement notés, les 18 autres candidats...
  • Cecchi 2010 (12,20 $ - 393850): tanins secs, peu de fruit. *1/2, 1
  • Santa Cristina 2010, Antinori (15,05 $ - 076521): net, bon volume fruité. **1/2, 1
  • Dogajolo 2010, Carpineto (15,10 $ - 978874): souple, moderne, charmeur. **1/2, 1
  • Pater 2009, Frescobaldi (15,65 $ - 409896): souple, friand, correct. **, 1
  • Campo Ceni 2010, Ricasoli (15,55 $ - 10286161): carré, étriqué, s'assèche. **, 1
  • Sasyr 2008, Rocca della Macie (17,95 $ - 11072907): du coulant, de la clarté. ***, 1
  • Il Ducale 2009, Ruffino (18,95 $ - 11133204): tenue, fraîcheur, franchise. **1/2, 1
  • Villa Antinori 2008 (23,95 $ - 10251348): sève, volume fruité, pointe d'autorité. ***, 1
  • Brolio 2009, Ricasoli (24,75 $ - 003962): boisé sophistiqué sur fruité bien découpé. ***, 1
  • Carpineto 2010 (20,25 $ - 478891): corps, vigueur, tenue. **1/2, 1
  • Castello di Gabiano Riserva 2008 (23,05 $ - 10843298): simple, fluide, commercial. **, 1
  • Ducale Riserva 2007, Ruffino (24,95 $ - 045195): du fond, de la sève, du détail, long. ***1/2, 1
  • Rocca Guicciarda Riserva 2008, Ricasoli (27,25 $ - 10253440): trame vivante, élégante, nourrie, longue. ***, 1
  • San Felice 2008 (20,55 $ - 245241): pointe de brett. Pas à son meilleur. Pas noté.
  • Peppoli 2009, Antinori (24,25 $ - 10270928): vigueur fruitée, tanins riches, abondants; classique! ***1/2, 1
  • Il Grigio Riserva 2007, San Felice (26,30 $ - 703363): du charnu, du corps, de l'équilibre. Très bon. ***1/2, 2
  • Marchese Antinori 2006 (29,25 $ - 11421281): déficit de maturité ici, termine sur le végétal. À revoir.
  • Rocca delle Macie Riserva 2006 (24,50 $ - 10324543): élégance, style, évoque le pinot noir par son caractère épicé. ***, 1
Les amis du vin du Devoir

Nouveau: aux Amis du vin du Devoir s'ajoute une autre dégustation, le lundi 12 mars, à celles des 9 avril, 7 mai et 4 juin prochains. Même poste, même heure.

Capacité du vin à se bonifier: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

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Les vins de la semaine

La belle affaire

Les fumées blanches 2011, Côtes de Gascogne, F.Lurton (14,25 $ - 643700)
Ce blanc sec donne l’impression de se mettre en bouche de fines billes de verre tout en croquant dans un quartier de citron vert: voilà pour l’ambiance. Pour le reste, il y a de la clarté, de la suavité, une tonicité qui voisine avec l’amertume pour une finale nette, bien tranchée. Pas mal sur les fettucine aux asperges. 1

La mousse glaçée
Neige Première 2009, La Face Cachée de la Pomme (27 $ - 11345291)
Gagnante de la médaille Grand Or lors du Mondial des cidres de glace, cette petite mousse friande et frémissante concentre l’essentiel de la pomme par le froid sans la priver de rebondir au palais avec une insolente beauté. La douceur joue de contrastes avec la vitalité sur une trame fine, terminant bien sec sur l’amer. Exquis. 1

La primeur en blanc

Petit Chablis 2010, Laroche (19,25 $ - 11094815)
Petit d’appellation, peut-être, mais vibrant de tempérament, sûrement! La robe jaune pâle avec reflet vert vif trace déjà la voie avec cet éclat si particulier de chardonnays relevés par une touche minérale de terroir.
C’est sec, léger, sapide, friand, articulé, d’excellente tenue.
Apéro? 1

La primeur en rouge
Baron de Ley Reserva 2005, Rioja (20,50 $ - 868729)
La vie de château à votre palais? Non seulement ce réserva vous déroule le tapis rouge comme d’autres vous rouleraient une pelle, mais il insiste pour que l’ensemble demeure princier, chic, un rien sophistiqué. Fruité ample bien éduqué sous l’élevage, charme et allonge. Volaille du dimanche aux olives. 1

L’émotion
Cabernet Sauvignon 2009, Bonterra, Californie (20,45 $ - 34428)
Rendons à César les croûtons de sa célèbre salade et avouons tout de même ici que le vin est d’une rare pertinence. Il prouve surtout que nos voisins du sud-ouest savent aujourd’hui moduler et affiner une production qui se veut fraîche, harmonieuse et surtout digeste, sans sacrifier au caractère. Étonnant. 1

Capacité du vin à se bonifier: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.


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Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2012 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

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