Perspectives - S'instruire

De tout temps, l'éducation a été un puissant outil de développement économique. Les nouvelles technologies, la mondialisation et la dernière crise économique ne font que renforcer cette règle. L'éducation devrait aussi nous aider à voir plus clair dans nos propres affaires, ainsi que dans les nombreux enjeux auxquels nous faisons face, même si ce ne serait pas toujours le cas.

Une étude d'un centre de recherche de HEC Montréal a rappelé, la semaine dernière, comment les progrès considérables réalisés par le Québec en matière de scolarité depuis 40 ans ont aidé l'ensemble des femmes ainsi que les hommes les moins riches à rattraper une bonne partie du retard qu'ils accusaient sur les autres Canadiens. Le portrait serait moins brillant pour les hommes bénéficiant de revenus moyens ou supérieurs. Leur niveau de formation au Québec serait encore aujourd'hui inférieur à celui de leurs homologues du reste du pays et ils le paieraient par des revenus avant impôt de presque 20 % inférieurs. L'auteur de la recherche y voit une preuve supplémentaire de l'importance de promouvoir les études au Québec, particulièrement auprès des jeunes hommes.

Ce lien entre niveau de formation et succès économique est connu depuis longtemps et est de plus en plus mis de l'avant à mesure que nous avançons vers une économie à valeur ajoutée. La révolution induite par les nouvelles technologies de l'information, la montée de la concurrence des économies émergentes et le vieillissement de la population ne nous laissent plus le choix, dit-on. Du plus humble des travailleurs aux dirigeants d'entreprises, tous seront de plus en plus amenés à s'adapter continuellement, à faire montre de créativité et à débusquer les moindres gains de productivité dans un environnement à la fois complexe et changeant. On entend partout le même appel à l'amélioration des systèmes publics d'éducation, à la promotion de la formation technique, au réinvestissement dans les universités, à la requalification des chômeurs et à la mise en place de mécanismes de formation continue des travailleurs.

La Grande Récession vient de donner une nouvelle dimension à la question. Aux prises avec des économies qui ont un mal fou à se remettre sur pied et des gouvernements sortis exsangues de la dernière crise, les pays développés et leurs experts semblent un peu à court de solutions, si ce n'est marteler l'importance, pour les individus et les sociétés, d'investir dans l'éducation. C'est aussi l'une des premières réponses que propose l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) au problème croissant des inégalités.

La bulle immobilière aux États-Unis, les histoires de fraude boursière et l'endettement croissant des ménages en ont convaincu plusieurs de l'urgence de promouvoir une forme bien particulière d'éducation: celle en matière d'économie et de finance. Des individus disposant d'un haut niveau de «littératie financière», dit-on, respecteraient mieux les limites de leur capacité de payer, se méfieraient davantage des beaux parleurs qui leur promettent des rendements mirobolants et se prépareraient beaucoup mieux en vue de leur retraite.

Pour un débat informé


L'économiste américain Kenneth Rogoff a poussé cette idée un peu plus loin dans les pages du Financial Times, la semaine dernière. La dernière crise économique, la croissance des inégalités ou encore les changements climatiques montrent bien que le fonctionnement du capitalisme a besoin d'être amélioré, commence-t-il par dire. La résistance au changement du milieu des affaires et la vision à court terme des politiciens ne facilitent pas, toutefois, la mise en branle du genre de grandes réformes qui seraient nécessaires. «Quelles sont nos chances de mener à bien les changements nécessaires si les électeurs sont mal informés et se laissent facilement influencer par les démagogues et leurs solutions non fondées et à courte vue?»

Cette idée que l'éducation est la meilleure arme contre les abus et le populisme paraît difficilement contestable. Elle n'offre pas de garantie, cependant.

Plein de gens très intelligents et bardés de diplômes se sont laissé embobiner par les belles promesses de Bernard Madoff. Des recherches ont aussi montré que les gens avaient une tendance naturelle à chercher dans une information les faits qui confirment leur point de vue original et que plus ils sont instruits, plus ils sont habiles à cet exercice. Des psychologues de l'Université de l'État de l'Ohio, cités cet automne par l'émission de radio américaine de vulgarisation scientifique Freakonomics, ont observé que ce phénomène amenait — sur de grands enjeux comme les changements climatiques — les sujets les plus instruits à défendre des points de vue non pas toujours mieux fondés, mais souvent plus extrêmes.

La nature et la virulence des arguments entendus ces jours-ci sur certaines questions en dépit du fait que les populations sont plus instruites que jamais semblent confirmer cet étonnant travers de l'esprit humain.

S'instruire, c'est s'enrichir. Cet adage est plus vrai aujourd'hui que jamais. Quant à notre aptitude à analyser rationnellement les faits et à en débattre de façon ouverte, disons qu'elle dépend aussi de notre capacité à adopter la bonne attitude.

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7 commentaires
  • Michel Labelle - Inscrit 6 février 2012 06 h 10

    Le rôle des baby-boomer !

    De quelle manière la contribution financière des baby-boomer à l'instruction de leurs petits enfants contribuerait-elle à l'émergence d'une telle attitude ?

  • Regine Pierre - Inscrite 6 février 2012 07 h 08

    De l'alphabétisation à la littératie: l'enjeu du XXIe siècle

    J'ai introduit le concept de littératie en français en 1981 dans le cadre d'un projet de recherche subventionné. À l'époque tout le monde s'y opposait. En 1989, après l'organisation d'un colloque international réunissant les plus grands experts du domaine, j'ai été nommée membre puis présidente de la Consultation collective des Organisations Internationales sur l'Alphabétisation et l'Éducation fondamentale, rattachée à L'UNESCO. En 1994, l'UNESCO nous a demandé d'organiser un colloque mondiale sur le thème Éducation et citoyenneté. Je devais présenter dans ma conférence d'ouverture le concept de littératie et convaincre les participants que l'introduction de ce nouveau concept permettait de redéfinir la problématique de l'alphabétisation et de l'éducation fondamentale. La même année sortait la première enquête internationale sur la littératie (PISA) publiée par L'OCDE, Statistiques Canada et L'UNESCO qui avait fait intégrer mes concepts de littératie, de type et de niveaux de littératie dans le rapport. En 1996, sortait la première étude sur les enfants qui deviendra PIRLS. Dans la présentation des résultats les auteurs écriivaient qu'ils s'étaient appuyés sur un de mes articles pour définir les 5 niveaux de littératie. En 2004, la revue française de linguistique sortait la première monographie en français sur la littératie et elle m'invitait à soumettre un article.

    Le concept est maintenant largement utilisé sans que les auteurs donnent ces références et sans vraiment comprendre l'enjeu derrière ce concept. On parle de littératie financière, informatique, scientifique etc...mais ce qui manque, c'est la littératie éducationnelle qui est extrêmement faible au Québec. Si on comprenait vraiment le concept de littératie, on exigerait que le Ministère de l'éducation fasse une vraie réforme du programme de français au primaire, centrée sur le développement de la littératie: le plus grand enjeu du XXIe

  • Jacques Patenaude - Abonné 6 février 2012 08 h 33

    c'est quoi la littératie?

    c'est la première fois que j'entend parler de ce concept. Comme on a la personne qui a développée ce concept est-ce qu'elle peut nous expliquer ce que c'est?

  • Duduche - Abonné 6 février 2012 09 h 05

    Définition

    ◆Ensemble des connaissances en lecture et en écriture permettant à une personne d’être fonctionnelle en société.

    Tirée du dictionnaire numérique Antidote HD

  • Regine Pierre - Inscrite 6 février 2012 11 h 24

    Justement non!

    C'est la définition qu'en donnent certains qui ne comprennent pas le concept et qui, ce faisant, le banalise. La première utilisation que j'ai faite de ce concept c'était dans le cadre d'un projet sur l'acquisition précoce de la lecture. L'objectif était de voir comment des enfants de 5 ans à qui on n'avait jamais enseigné systématiquement les connaissances sur l'écrit avaient appris à lire, certains jusqu'à un niveau de 3e année primaire. L'un des résultats de cette recherche montrait que c'était ce que j'ai appelé le niveau de littératie de la famille qui était le facteur le plus important. Vous trouverez sur internet, un texte que j'ai écrit en 2005 sur la littératie familiale.

    Mais, c'est dans les fonctions que j'ai exercées à l'UNESCO, qui m'ont amenée dans des coins du monde où les gens ne savaient même pas que l'écrit existe, que j'ai vraiment commencé à comprendre les limites de la conception de l'alphabétisation qui guide les grands organismes internationaux et les gouvernements et l'importance de pousser le concept de littératie.

    Ce concept permet aussi de repenser la problématique du décrochage scolaire dans les pays comme le nôtre où la scolarisation est obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans depuis 1964. La majorité des jeunes qui décrochent ont des problèmes de lecture. On les appelle faussement des analphabètes fonctionnels sans se demander comment il se fait que dans un des huit pays les plus développés au monde, des jeunes puissent passer 11ans de leur vie ( et souvent plus) sur les bancs d'école et quitter sans savoir lire et écrire au niveau requis pour fonctionner dans leur société! Pourtant, en principe, on devrait leur avoir enseigné les connaissances sur l'écrit. Voir les différents articles que j'ai écrits dans Le Devoir, notamment, qui donnent des éléments de réponses à cette question.

    Pour en savoir plus surveiller l'ouverture prochaine d'un site internet sur le sujet:<Lire et réussir>