Le corps des femmes

Objet de désir, de convoitise, de domination et de peur, le corps de la femme a été, à travers l'histoire, un espace qu'ont défini, réglementé, occupé, honoré ou conquis par la force les hommes. La légende d'Adam et Ève, si elle a inspiré les grands peintres, a avant tout fixé durant des millénaires la nature de la femme. Cette dernière est donc à l'origine de la chute morale de l'homme. En d'autres termes, la pécheresse et la femme sont indissociables.

À huit ans, les religieuses au Québec nous mettaient en garde avant les grandes vacances contre les impudeurs de l'été. Nous devions éviter les «robes soleil» sans manches et trop courtes pour ne pas provoquer les hommes. À seize ans, lors d'un sermon, un prêtre tonitruant nous avait expliqué avec moult détails qui certainement le titillaient que nous étions responsables de la pureté des garçons, dont «la force sexuelle pouvait faire décoller une fusée». Ça ne s'invente pas, même pour une romancière!

Il est clair que toutes les religions ont des problèmes avec les femmes. Toutes ont défini des limites aux femmes en les confinant dans des lieux réservés, à l'écart souvent du regard des hommes. Toutes ont réussi à recouvrir le corps féminin afin d'éloigner les hommes de la tentation. Il a fallu attendre des siècles chez les chrétiens pour reconnaître que les femmes avaient une âme et encore plus longtemps pour accepter qu'elles n'étaient pas seulement un réceptacle pour la semence masculine. L'Église catholique, celle qui nous est la plus familière, a toujours toléré les rapports sexuels, seul moyen de mettre des enfants au monde. Sa morale officielle, à ce jour, s'oppose encore à toute relation sexuelle hors mariage. C'est peu dire le chemin parcouru pour atteindre l'affranchissement des femmes, tel que nous le vivons en Occident.

Tout, le pire et le meilleur, fut écrit autour de la tragédie qui a emporté quatre néo-Québécoises, les filles et la première des deux épouses de Mohammad Shafia. Ce crime d'honneur est l'expression ultime d'une espèce de maladie dont sont atteints un nombre considérable d'hommes, en particulier dans les pays musulmans. Toute la semaine, des mises en garde ont été faites, tous les chroniqueurs marchaient sur des oeufs de peur de provoquer l'islamophobie. À noter que cette attitude frileuse servait aussi du temps du totalitarisme soviétique. Nombreux étaient ceux qui se refusaient de critiquer l'URSS de Staline par crainte de nuire au paradis communiste. Des centaines de millions de gens sont ainsi morts, enterrés par le silence d'une gauche occidentale bien planquée à des milliers de kilomètres des camps sibériens.

Alors parlons clairement. Dans plusieurs pays islamiques, chez les Arabes, en Iran, à travers le continent africain et dans l'Asie musulmane, la culture du patriarcat impose sa loi discriminatoire et soumet de façon dramatique les femmes. Et dans cette perspective, les contes arabes des Mille et une nuits ne font rêver que les hommes en rut. Des dizaines de millions de femmes sont à la merci du sens de l'honneur des mâles et des femmes elles-mêmes, victimes consentantes et soumises de la loi phallique.

Oui, il existe des cultures arriérées, archaïques, primaires qui font disparaître, au propre comme au figuré, les femmes de l'espace public. Des cultures qui ont inventé les mathématiques, la poésie, l'astronomie, certes, mais qui n'accéderont jamais à la civilisation telle qu'on la conçoit de nos jours en perpétuant des traditions d'une ère révolue.

La seule révolution réussie du XXe siècle, celle qui n'a pas fait de victimes, n'a pas construit de camps de la mort, n'a pas semé la terreur, n'a muselé personne, n'a violé aucune loi et n'a imposé aucune barbarie, c'est la révolution féministe. Le combat pour l'égalité des sexes a bien sûr bousculé bien des hommes; il a aussi permis à des «fondamentalistes» antihommes de sévir dans des écrits en forme de brûlots, mais ces dommages collatéraux sont des vétilles en regard du progrès que le féminisme a entraîné dans nos sociétés.

À travers le monde, l'honneur se décline encore selon la loi de l'homme dans ces pays qui perpétuent une conception de la femme qui la transforme en objet et source de péché. La peur de la femme est au coeur de ces systèmes si chers aux philosophes aristotéliciens, aux Pères de l'Église, à tous ces religieux intégristes et ces défenseurs des cultures qui confinent les femmes, qui jettent les bébés filles dans les caniveaux, qui se servent de la technologie médicale afin d'éliminer les foetus féminins.

Mohammad Shafia s'est trompé de pays en s'installant au Canada. Ce polygame a importé entre les quatre murs de sa résidence sa culture pathologique dans laquelle il régnait en pacha tout en déléguant ses pouvoirs et en transmettant ses valeurs archaïques à son fils. Il n'a pas tué ses filles et sa première épouse. Il a simplement usé de moyens à ses yeux justifiés pour réhabiliter l'honneur bafoué de sa virilité millénaire triomphante.
71 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 4 février 2012 02 h 44

    Le corps humain: un enjeu politique !

    L'auteure a raison de rappeler que le corps des humains, et tout particulièrement celui des femmes, représente un enjeu politique majeur. Les obsessions du corps qui hantent les esprits de la “tribu” Harper en sont une illustration, lorsque ce groupe de traditionnalistes qui s’est emparé de l’État canadien s’emploie à renforcer la contrainte sociale sur les corps en déployant un programme de développement de l’incarcération, en répandant avec Monsieur Boisvenu le fantasme d’une vengeance sur les corps des déviants, ou en tenant en laisse une “meute” qui clame son irrépressible volonté de rétablir un contrôle étatique et religieux sur le corps des femmes en tant que procréatrices.

    Mais il s’agit aussi de la question de l’existence des humains en tant qu’individus autonomes : cette autonomie, dans la disposition de nos corps et de nos choix de vie est une conquête récente de la modernité.

    Une telle autonomie physique et existentielle, résultat de luttes séculaires menées par des individus et des mouvements sociaux, n’en est pas moins problématique dans sa propension à déconstruire les liens sociaux, ainsi que dans des expériences artistico-corporelles qui peuvent prendre la forme de dérives hors des normes anthropologiques. Cette autonomie doit donc, pour être viable, s’inscrire dans l’espace normatif de la société.

    Le constat sociologique de la politique du corps ne devrait cependant pas être un prétexte, de la part de Madame Bombardier, pour se livrer à l’expression d’une certaine islamophobie. La résistance à la modernité, de la part des esprits adeptes de la féodalité et autres traditionnalistes, est universelle !

    Ajoutons que la modernité ne peut faire l’économie d’une quête de sens de nature religieuse : il s’agit alors de préserver la société de l'emprise normative et institutionnelle de cette quête de sens.

    Yves Claudé - sociologue

  • Marcel Bernier - Inscrit 4 février 2012 03 h 49

    Étonnant!

    Votre analyse est brillante. Si on approfondit votre point de vue, que dire alors des conservateurs à Ottawa qui cherchent à réguler le corps des femmes. Harper et sa gang veulent établir une théocratie au Canada, avec comme base la Bible comme vecteur des lois du pays. Et pour eux, Adam et Ève ne sont pas une légende. Si je ne m'abuse, la secte des évangélistes chrétiens a une place toute trouvée pour la femme : au foyer, avec les enfants.

  • Normand Carrier - Inscrit 4 février 2012 07 h 43

    Le crime d'honneur est culturel ...

    En toute justice pour les musulmans et l'islam , le crime d'honneur est culturel et ne se retrouvent pas seulemenr dans les pays musulmans . Ce crime odieux se rtrouve dans plusieurs pays africains non musulmans , en inde et certains autres pays asiatiques .....
    C'est une culture pathologique du pouvoir de l'homme sur la femme et qui a inventé le crime d'honneur pour maintenir ce pouvoir ... Le cas Shafia est une malheureuse illustration mais qui a le mérite de nous en avoir fait prendre concience et il faut espérer que nous saurons le prévenir .....

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 février 2012 07 h 49

    Il faut que ces choses soient dites.

    Les religions ne sont pas uniquement l'opium du peuple, elles sont également le plus gros problème des femmes et des hommes qui ne savent plus très bien ce que leur religion respecte.

  • Larocque - Inscrite 4 février 2012 08 h 07

    Entièrement d'accord!

    Même si cela semble paradoxal, nous devons combattre la tolérance émanant du multiculturalisme et protéger les femmes qui sont sous le joug de traditions arriérées... ici au Canada. Ces femmes ont besoin de notre écoute et de notre aide.