Des idées en l'ère - La pomme de Turing. Et celle de Jobs.

Alan Turing aurait eu 100 ans cette année s'il ne s'était pas enlevé la vie en 1954. Son nom m'était familier en raison du fameux «test de Turing». Mathématicien souvent présenté comme l'inventeur de l'informatique (en tant que discipline), il a prévu qu'un jour une machine réussira à avoir une conversation tellement naturelle avec un humain que ce dernier croira qu'il discute avec un autre humain. Chaque année en Grande-Bretagne, depuis le début des années 1990, le prix Loebner est remis à une compagnie qui a produit un logiciel s'approchant le plus d'une réussite du test de Turing.

Grâce à un remarquable documentaire écouté en baladodiffusion sur France-Culture (l'émission Une vie, une oeuvre), j'ai découvert la richesse de la courte vie de Turing. Homme excentrique à l'intelligence exceptionnelle, il a su décrypter les codes secrets nazis, ce qui, fait remarquer le documentariste Matthieu Garrigou-Lagrange, aurait permis de hâter la fin du Troisième Reich «de deux ans environ, au moment où celui-ci développait de nouvelles armes». Condamné dans l'après-guerre pour «actes indécents», c'est-à-dire son homosexualité — un groupe réclame d'ailleurs des excuses de l'État britannique pour la manière dont on l'a traité —, il se suicida d'une façon peu commune: en mordant dans une pomme enduite de poison. Son biographe raconte qu'il admirait le dessin animé Blanche-Neige et était particulièrement fasciné par cette scène où la belle se voit donner une telle pomme fatale par la sorcière. Plusieurs ont pensé que la pomme choisie par Steve Jobs pour illustrer sa compagnie était une fine référence à cette tragédie. Il semble que ce ne soit pas le cas. La pomme de Jobs serait d'abord et avant tout celle de Newton. Il reste que, lorsqu'on connaît l'histoire de Turing, cette pomme d'Apple prend l'allure d'une coïncidence frappante, voire troublante.

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Car certains disent que nous sommes en train de nous diminuer, voire de nous anéantir, en mordant allègrement dans les produits Apple et leurs innombrables ersatz. La notion même d'intelligence ne semble plus exclusive à notre espèce. À l'époque de Turing, l'expression «machine intelligente» était une contradiction dans les termes. Aujourd'hui, l'expression «téléphone intelligent» a envahi le langage sans que personne ou presque s'en surprenne. C'est là, selon moi, une insulte à l'intelligence, la vraie, que de considérer des fonctions multiples, une polyvalence, une mémoire informatique, comme de «l'intelligence». Même que longtemps je suis resté attaché à mon petit «téléphone con», comme je surnommais affectueusement mon Nokia modèle 2006, à l'écran aussi égratigné qu'une patinoire en février.

Fin décembre, j'ai cédé aux innombrables injonctions subtiles de mon entourage qui s'étonnait de ma résistance. Un iPhone 4S est donc entré dans mon quotidien. Je comprends mieux qu'on puisse voir dans cet incroyable bidule une forme d'intelligence: il fait tout ou presque. Sorte de prothèse générale. Vie assistée par l'ordinateur et par le réseau. On en devient dépendant.

Il nous parle même, grâce à Siri, logiciel de commande vocale. Bien qu'impressionnant sur certains aspects, Siri est loin de pouvoir prétendre réussir le test de Turing, ayant souvent du mal à saisir ce qu'on demande, surtout avec l'accent québécois. Bon je l'avoue, l'autre jour j'ai eu un frisson. Après qu'il eut réussi une manoeuvre, je lui ai lancé: «Je t'aime Siri.» Et lui de me répondre: «On se connaît à peine.» Les informaticiens d'Apple se sont sans doute rappelé que le rire est le propre de l'homme. Le même humour programmé a opéré lorsque j'ai insulté Siri. «Laisse faire, Siri, enfoiré! — Surveillez votre langage!»

Je ris, mais ce n'est pas sans inquiétude que j'imagine ce que pourrait devenir la condition humaine lorsque, comme l'annoncent certains futurologues, on commencera à faire littéralement corps avec ce type d'outils. Lorsque ceux-ci se brancheront directement dans notre cerveau. Condition posthumaine?

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Retour sur la liberté: j'ai tenté tant bien que mal, le 3 décembre, ici même, de distinguer la notion de liberté des anciens Québécois à une autre, celle des hypermodernes. Je m'inspirais de Benjamin Constant, qui avait opposé une liberté des anciens à celle des modernes. Pour schématiser, je proposais que l'une était collective et l'autre, individuelle. Il y a un fossé entre le «Je vous entends parler de liberté» de Vigneault et le Réseau «liberté» Québec. Une preuve supplémentaire de l'évolution du sens de ce mot au Québec m'a été fournie dimanche dernier, dans la manière dont Luc Harvey, le chef du nouveau Parti conservateur du Québec, concluait sa lettre ouverte aux adéquistes déçus de la fusion avec la CAQ: «L'ADQ où vous militiez fut fondée sur un différend constitutionnel qui est moins à propos en 2012, de notre côté au Parti conservateur nous privilégions le concept de liberté», écrivait-il. Puis, il ajoutait: «Vive le Québec libre!» J'ai envie d'écrire: CQFD.
5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 28 janvier 2012 08 h 57

    Le savoir techno comme pouvoir...ou soumission

    Si je me fie par exemple à mon entourage, il y a en certains (d'ailleurs plus que certaines) qui très rapidement se sentent (allez savoir pourquoi) attirés, aspirés corps et âme par la quincaillerie numérique, même qu'ils en mangent, s'y perdent volontiers, alors que d'autres en sont agacés, ennuyés, préférant de beaucoup continuer à rêvasser ou fourrer les mains au jardin pour faire pousser des fleurs en toute simplicité volontaire.
    Parmi les plus jeunes, je ne suis pas certaine que l'alternative se pose encore.
    Or, on nous dit avec de plus en plus d'insistance (à moins que ce ne soit un avertissement) que l'avenir est à ceux qui maîtriseront la machine et son langage. Ah oui?
    On nous fait du même souffle verser une larme ou deux sur les odieux phénomènes d'âgisme, de racisme, de sexisme...sans oublier les anglicismes et l'analphabétisme (40% au Québec).

    Est-il encore possible d'envoyer balader la machine et tous ses machins? Bien sûr que oui.
    On n'a qu'à rester là à rien faire, à roucouler au soleil, et on verra bien quand la police viendra nous arrêter pour ça.

  • Stéphane Laporte - Abonné 28 janvier 2012 12 h 26

    Il y a eu excuse officiel pour Turing;

    En 2009, une courte pétition (« Nous soussignés demandons au premier ministre de s'excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée»), dressée à l'initiative de l'informaticien John Graham-Cumming a été envoyée à Gordon Brown. En septembre 2009, le Premier ministre britannique a présenté des regrets au nom du gouvernement britannique pour le traitement qui lui a été infligé.
    -Wikipédia

  • eric turenne - Inscrit 28 janvier 2012 12 h 36

    Enigma

    C'est aussi le titre d'un film britannique sorti en 2001,qui relate la vie de Alan Turing et ces travaux pour décrypter le code nazi.
    Et fait intéressant Mick Jagger est un des producteurs du film et il y fait même
    un caméo.

  • Jacques Morissette - Inscrit 28 janvier 2012 17 h 48

    Le test de Turing

    «Le test de Turing est devenu un élément quasi-incontournable des actions faites en ligne, en particulier lors d’un processus d’authentification. Quelles sont l’origine et les formes d’application de cette technique détestée par les spammeurs et les internautes pressés ?»

    http://www.altospam.com/actualite/2009/04/test-de-

  • Moteur - Inscrit 29 janvier 2012 12 h 26

    La recherche fondamentale

    Juste inscrire ''Turing'' dans une recherche Wikipedia et vous êtes bourrés pour une lecture de plusieurs heures, en suivant les liens, sur l'épopée fascinante des débuts de l'informatique!

    Ceux qui se posaient des questions sur l'utilité de la recherche fondamentale dans une chronique précédente, il y a quelques semaines qui traitait des accélérateurs de particules, en voici un exemple concret.

    Pour ce qui est du jugement de la société et du pouvoir sur cet homme, c'est une honte si on considère son héritage et il n'est pas le seul exemple malheureusement!