Le cinéma dans le Cloud

La technologie évolue vite. Trop vite. Qui peut suivre? À peine nous sommes-nous équipés des derniers gadgets en matière de cinéma-maison qu'on nous promet, sous peu et pour tous, le cinéma en relief (3D) au salon. Et combien d'autres révolutions, dont la dématérialisation accélérée du film à emporter.

Notre «problème», cela dit, est à peu près réglé, si on le compare à celui auquel font face les propriétaires de salles de cinéma. Alors que la numérisation complète des écrans du Québec et de l'Amérique du Nord devrait être terminée dans la prochaine année, universalisant un nouveau protocole d'acheminement des films jusqu'au projecteur numérique — au moyen d'un disque dur (DCP) verrouillé par un sésame crypté (ou clé de lecture) —, les grandes compagnies telles Technicolor et Deluxe et bientôt Vision Globale sonnent à nouveau la révolution en annonçant à moyen terme la mort du disque dur et l'acheminement des contenus par signal satellite.

Les spécialistes en informatique savent déjà que le disque dur domestique, celui contenu dans nos ordinateurs, est en voie de disparition, au profit du Cloud, une sorte de grand nuage dans lequel nos données seront stockées à distance puis lues sur nos appareils par mémoire flash. Dans ce domaine, Apple est pionnier. Le même phénomène se prépare dans les salles de cinéma: les films seront mis en disponibilité dans un grand nuage, avec l'autorisation d'une compagnie X, Y ou Z, puis acheminés vers les projecteurs des salles moyennant un coût d'exploitation. Présentement, les compagnies telles que Tehnicolor et Deluxe installent gratuitement des antennes paraboliques sur les toits des multiplexes afin de les brancher sur leur signal qui, lui, sera payant. De la même manière dont Bell ou Vidéotron acheminent la technologie gratuitement jusqu'à nos domiciles, pour ensuite monnayer un contenu, prix dans lequel les coûts d'installation sont amortis.

Deux enjeux se dessinent. Premièrement, tout le monde ne pourra pas se payer cette technologie. Car pour l'instant, les fournisseurs, qui ne donnent pas dans l'humanitaire, prévoient équiper d'une antenne parabolique uniquement les complexes dont ils tireront un profit ultérieur. Les cinémas de deux écrans en région, par définition à petit volume, resteront derrière ou paieront. Deuxièmement, et plus préoccupant encore: qu'en sera-t-il des films québécois et autres cinémas nationaux? Combien les distributeurs devront-ils payer pour sécuriser une place dans ce nuage contrôlé par des intérêts américains? Je vous entends déjà me dire que les Américains contrôlent déjà la distribution des films au Québec et vous avez raison. Mais il y a une différence entre se faire voler le contrôle et le donner.

S'il n'est pas stable à 100 % durant les jours de grandes intempéries, le satellite, cela dit, présente un avantage de taille: il va permettre de diversifier les programmations en projetant en direct des événements culturels et sportifs, une avenue qui pourrait être salutaire pour les salles qui se battent pour diversifier l'offre et faire croître un taux d'occupation désespérément stable ou décroissant. Certains propriétaires fantasment même de voir leurs écrans programmés comme des canaux de télévision, avec diffusion sur un même écran d'une séquence de contenus différents, un film à 19h, un match de boxe à 21h30, et ainsi de suite, en tenant compte du profil démographique de la clientèle. Car le profil du spectateur de 19h le vendredi n'est pas le même que celui de 14h le lundi, nous sommes tous d'accord.

L'accès au contenu par satellite est déjà une réalité pour de nombreuses salles de chez nous, où sont programmés l'opéra du Met ou les pièces du National Theatre de Londres notamment. Mais la technologie ne peut pas s'imposer uniquement avec ces contenus à diffusion sporadique. Il lui faut prendre le contrôle de la programmation en général, soit celle des films des majors, de façon à monopoliser le conduit. Mais il y a de la concurrence dans ce domaine: Technicolor, Deluxe, Vision Globale ont chacune leur antenne, avec leurs contenus exclusifs. Nos amis les exploitants de salles devront donc s'abonner à un, deux ou trois s'ils veulent être concurrentiels.

En terminant, les fournisseurs de technologie ont un message à transmettre à tous ces heureux fous qui seront restés derrière, avec leurs projecteurs 35 mm et leurs copies conduites à leur porte par un bon vieux messager spécialisé: sous l'effet d'une baisse accélérée du volume de la demande, le coût de la pellicule est en train de grimper en flèche. La faillite ou la liquidation appréhendées chez Kodak n'ont rien pour rassurer les nouveaux nostalgiques que sont les amoureux du photochimique. Rome a brûlé, si bien que le choix qui s'offre à eux est simple: fermer boutique ou s'accrocher à un nuage.

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