Délires anxiogènes sous ciel techno

Le cerveau n’a pratiquement pas évolué en 40 000 ans. Nous l’avons reprogrammé en quelques décennies. Mais personne n’est à l’abri des courts-circuits.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le cerveau n’a pratiquement pas évolué en 40 000 ans. Nous l’avons reprogrammé en quelques décennies. Mais personne n’est à l’abri des courts-circuits.

Tout a commencé par une inscription à un petit cours de philo à l'université. Il paraît que le journalisme n'a plus d'avenir, je retourne user les bancs d'école. Philosophe, il me semble que c'est un métier qui tient la route depuis assez longtemps. Première surprise: les dédales administratifs universitaires sont devenus à la fois invisibles, labyrinthiques et silencieux, constitués de NI (numéros d'identification), de noms d'utilisateur, de mots de passe, de NRC, d'IDUL et d'adresses telle cherejoblo@ulaval.ca. Un jour lointain, pensait-on, l'université ne sera plus un endroit mais un code d'accès. Nous y sommes déjà. Ne nous manque que le code-barre sur le front.

On devrait nous allouer trois crédits simplement pour avoir réussi l'inscription au cours, qui, dans mon cas, a nécessité l'intervention de plusieurs personnes dont quelques techniciens nerds, ces mâles recherchés pour leur maîtrise «du» bit. J'ai même retenu mes larmes une fois, je me souviens, c'était juste avant Noël et ma voix tremblait d'exaspération: «Monsieur, vous allez m'aider, vous n'allez pas me transférer à une énième boîte vocale, vous allez RÉGLER mon problème.»

Le pauvre. Ce n'était pas lui, ce n'était pas le bon département, ce n'était pas sa faute, ni la mienne non plus, ce n'était pas le bon moment, je m'étais encore trompée d'époque. Épictète (ce grand stoïcien qui aurait fait un bon bouddhiste) m'aurait dit: «Accuser les autres de ses malheurs, cela est d'un ignorant; n'en accuser que soi-même, cela est d'un homme qui commence à s'instruire; et n'en accuser ni soi-même ni les autres, cela est d'un homme déjà instruit.» J'aspire à un doctorat honoris causa pour ma contribution au décrochage scolaire.

La première étape d'un cours en philosophie consiste à relativiser. Relativisons. Ça peut toujours être pire. Et ce l'est devenu. Je me croyais parvenue au bout de mes peines; je n'avais encore rien vu. Je me pensais à l'abri de tous les vices et virus technologiques en suivant un cours d'observation en philosophie pour les enfants. Voilà un domaine où j'échapperais à la furie numérique pour me consacrer à la sagesse instinctive d'un petit monde innocent qui ne demande qu'à se moucher le nez.

Manque de pot, je suis tombée direct dans l'oeil du cyclone. Ce cours à distance de l'Université Laval a beau avoir gagné de nombreux prix honorifiques, il aurait d'abord fallu s'inscrire au cours «Introduction à la programmation» au baccalauréat en informatique pour le suivre. Pourquoi faire simple quand on peut philosopher?

«Demande un billet du médecin», m'a suggéré mon compagnon de vie techno qui suit des cours de programmation avancée pour se détendre à l'heure du midi. «Tu serais le premier cas d'exemption à un cours universitaire pour cause d'anxiété technologique!»

Faudrait d'abord trouver le psychiatre.

Les maux d'une époque

On apprenait récemment que le prochain DSM-5 (la bible des troubles mentaux), attendu pour 2013, gardera «à l'étude» les «dépendances comportementales» engendrées par l'abus d'Internet. Soit, les psychiatres américains n'ont pas assez de preuves pour parler de «maladie». Et on ne répertoriera sûrement pas les cas d'anxiété liés à la technologie, qui seront classés dans les dérèglements de l'humeur avec dysphorie ou dans le placard «somatisations diverses».

Pourtant, c'est pire qu'attraper la gono, une maladie honteuse qui n'afflige pas que la cohorte dinosaurienne des femmes de 40 ans ou plus. Ce serait trop simple.

J'ai un iPad depuis un an, mon dernier Mac date de 2010, j'administre un blogue sur quatre plateformes différentes depuis 2005 (dont une en HTML au Devoir; WordPress, c'est joujou avec ta Wii à côté), je navigue aussi sur Twitter et Facebook et j'ai un compte sur Google+. Et puis? Et puis rien. Je me sens toujours aussi dépassée. C'est chaque fois à recommencer. Je m'impatiente, je panique dès que la maudite machine dérape, refuse d'obtempérer, plante ou s'emballe lorsque j'essaie d'installer la version 6.1 de Flash Player et la version Streamlining Pro de Silverlight sur Firefox.

«L'informatique confronte des personnes narcissiquement fragiles à leur incapacité à subir des échecs», élucubrait le psychanalyste Michael Stora dans un récent article de la revue Psychologies (octobre 2011) qui traitait de notre sentiment d'incompétence face à l'ordinateur. «L'ordinateur nous confronte au monde logique des mathématiques, et tout le monde n'est pas bon en logique pure, expliquait plus gentiment le même psy de service. Pour ceux qui fonctionnent davantage sur le registre de la sensibilité et des affects, la confrontation à une machine qui en est dépourvue peut être ressentie comme violente, voire comme une punition.»

Et c'est reparti pour une autre thérapie cognitive! Je vais devoir reparler de mon rapport à l'autorité, aux punitions, pour parvenir à comprendre pourquoi, lorsque je m'envoie un courriel à mon adresse du @devoir.com, il ne me revient pas sur @gmail.com. Voilà, docteur, je n'arrive pas à m'écrire à moi-même, j'ai un problème narcissique, c'est pour cela que je ne me comprends pas.

Internet rend-il bête ?

En parcourant l'essai du journaliste américain Nicholas Carr, Internet rend-il bête?, j'ai réalisé que nous étions plusieurs générations de cobayes à subir les dérives de la technologie. Dérives provoquées par la fascination du troupeau aveuglé par la lumière. Vivement la fin du monde, ce n'est pas moi qui contredirai les Mayas.

Bien sûr, nous confondons souvent le contenant et le contenu. Carr s'en remet à Mc Luhan (que j'ai étudié naguère à l'université) pour nous rappeler que le médium est le message. Mais Carr fait aussi la nomenclature des recherches scientifiques qui démontrent comment Internet transforme concrètement notre cerveau. On peut supposer que nous n'en sommes qu'aux premiers balbutiements des électrodes dans ce dossier.

Mais avons-nous véritablement le choix de vivre sans la technologie? «C'est une aberration que de dire que nous "choisissons" d'utiliser des cartes et des horloges (comme si nous aurions pu choisir de nous en passer). Il est encore plus difficile d'accepter l'idée que nous "choisissons" la myriade d'effets secondaires de ces technologies, dont beaucoup, comme nous l'avons vu, étaient totalement imprévus quand on a commencé à s'en servir», écrit Carr. Le cerveau humain n'a pratiquement pas évolué depuis 40 000 ans et nous sommes en train de le reprogrammer en quelques décennies.

Pour ma part, l'anxiété technologique aura eu du bon. Je me suis remise à la méditation, préférant mon zafu à la camisole chimique. Finalement, plutôt que la philo, c'est peut-être la méditation que je devrais enseigner aux enfants. Le monde qui les attend leur fournira amplement de quoi penser et s'occuper l'esprit. Mais qui leur apprendra à stopper la machine, à vivre dans l'instant présent et à fermer les yeux? L'écran blanc ne peut se passer de l'écran noir.

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo


***

Et les zestes

Noté que The Globe and Mail a inauguré lundi une nouvelle chronique mensuelle intitulée Stress Case. Devinez de quoi elle traite? Le premier sujet: les téléphones intelligents. Conçus pour nous simplifier la vie, dans les faits, selon une étude conduite à l'Université de Worcester, en Angleterre, les applications rendent la vie quotidienne plus stressante car les usagers consultent compulsivement leurs messages, alertes et mises à jour. On parle même de «vibrations fantômes» ressenties par l'utilisateur qui s'imagine recevoir des SMS. Pour les vrais accros, un nouveau jeu consiste à placer son téléphone à côté de son assiette au resto. Le premier qui y répond ou le consulte règle l'addition. J'accepte toutes les invitations aux 400 coups. Et je n'ai jamais perdu à ce jeu-là!

Épluché une étude du CEFRIO (Centre facilitant la recherche et l'innovation dans les organisations) sur la Génération @ québécoise, des aînés de plus en plus compétents avec les TIC (été 2011). Bien sûr, il n'est pas surprenant de constater que les 55 à 59 ans sont plus high tech que les 80 ans ou plus. Et que le revenu et la scolarisation y sont pour beaucoup. Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est la langue: 26 % des séniornautes high tech parlent français, contre 38 % pour l'anglais et 44% une «autre» langue. Ces chiffres sont inversés pour ceux qui sont low tech: 24 % parlent français, contre 10 % pour l'anglais et 8 % une «autre» langue. Plus ça change... www.cefrio.qc.ca.

Reçu
L'ombre portée du sociologue Marcelo Otero (Boréal). Ce professeur à l'UQAM s'est interrogé sur le mal du siècle, la dépression. Comment une maladie a-t-elle pu devenir aussi démocratique? «De quelle société nous parle l'épreuve dépressive?», demande l'auteur, plus versé en socio qu'en psychiatrie, dans cet essai truffé de chiffres et d'études. 82 % des consultations qui aboutissent à un diagnostic de dépression sont assorties d'un médicament, contre 59 % des diagnostics d'anxiété. On parle désormais d'états anxiodépressifs car l'anxiété est en croissance. Un bouquin qui pose les bonnes questions et apporte des réponses.

Aimé le dernier livre du psychiatre Christophe André, Méditer, jour après jour (L'iconoclaste): 25 leçons pour vivre en pleine conscience, avec un CD de méditation guidée en prime. Méditer, c'est battre en retraite, se retirer, se libérer de ses prisons mentales, lâcher prise, faire face à soi-même, accepter ce qui est. Un livre très accessible qui passe par la peinture pour nous faire voir la lumière d'inspiration bouddhiste. L'auteur, qui a écrit des best-sellers sur l'anxiété, pratique et enseigne la méditation à ses patients à l'hôpital Sainte-Anne de Paris.

Acheté le numéro Cerveau & Psycho (septembre-octobre 2011) portant sur les pièges de l'attention: «SMS, emails, jeux vidéo, smartphones, télé...» Un dossier complet sur la question. Et un excellent article du psychiatre Christophe André sur l'attention volée. Il conseille de ne pas être exposé aux interruptions numériques deux-trois heures par jour... et de pratiquer une technique de méditation. Disponible dans les archives du site: www.cerveauetpsycho.fr/ewb_pages/c/cerveau-psycho-archives.php.


 
11 commentaires
  • Moteur - Inscrit 27 janvier 2012 06 h 45

    <title>Amusant!</title>

    Ça fait du bien de lire des textes semblables au lieu de la torture PQ, CAQ, PLQ...dont j'ai l'impression qu'ils parlent sans arrêt, n'écoutent personnes et sont d'un ennui insupportable!

  • Debbie Howard - Inscrit 27 janvier 2012 08 h 58

    Idem

    Je viens tout juste de me passer le même commentaire! Quel rafraichissement!

  • Ginette Durand - Abonnée 27 janvier 2012 10 h 10

    La passion du réel. La philosophie devant les sciences

    Bonjour Joblo,
    N'allez pas perdre votre temps à pelleter des nuages "philosophiques".
    La philosophie a eu son utilité et maintenant elle est dépassée. C'est Laurent Michel Vacher qui m'en a convaincu. Son livre: "La Passion du réel-- La philosophie devant les sciences".
    Mais avant, si vos cours de philo du CEGEP sont loin, relisez Jacqueline Russ, "Histoire de la philosophie". C'est très court.
    Et peut-être aussi serez-vous intéressée par "L'Unicité du savoir" de Edward Osborne Wilson.
    Et puisque vous parlez de Jung, ne manquez pas de lire ce que Michel Onfray dit de son grand ami ,et plus tard adversaire, FREUD THE FRAUD. (le mot n'est pas de Onfray): "Le Crépuscule d'une idole". Et en attendant de lire le bouquin tapez sur YOUTUBE: Michel Onfray vs Freud 1/3 | Le crépuscule d'une idole.
    Bye Joblo et bonne "continuation".

  • Jacques Morissette - Inscrit 27 janvier 2012 10 h 20

    La course autour du monde.

    Par rapport à cette pensée Jung que vous citez: «Qui donc de nos jours a la parfaite certitude de ne pas être névrosé?»
    — Carl Jung

    Démocratie oblige, si une majorité de gens étaient névrosés, où se trouverait la référence pour dire que nous le sommes?

  • Francois Laforest - Abonné 27 janvier 2012 11 h 04

    Avec tout cela...

    Pas étonnant de retrouver le «craving for junk food» dans le fameux DSM IV, classé comme symptôme de quelque chose qui ressemble bien à une compensation; sûrement causé par un certain mal être...informatique.