Médias - Points de mire

L'avenir du journalisme serait en partie, sinon dans le commentaire, du moins dans la réintroduction d'une perspective subjective sur le monde. Normal. Les nouvelles technologies permettent de diffuser les infos brutes instantanément et ad nauseam. Pour se démarquer, il faut donc bonifier le «produit», soit avec des exclusivités (d'où la popularité des enquêtes), soit avec des commentaires.

Beaucoup de commentaires en fait. Plusieurs journaux ont même une chronique médias donneuse de leçons, c'est dire si la cour est pleine, mea culpa...

Le voir.ca vient de rajouter trois douzaines de blogueurs d'un coup, et ça se bouscule aux portillons. Le Huffington Post Québec en gestation misera sur l'agrégation d'un maximum de cybercarnets. Le Journal de Montréal du père fondateur Pierre Péladeau publiait une poignée de chroniques par semaine. Le site canoe.ca du fils Pierre Karl relaie une trentaine de chroniques et des dizaines de blogues.

Très bien. Seulement, chaque média conserve sa logique propre. Les réseaux sociaux ne vivent que de ça, avec un amas de productions intéressantes noyées sous un océan d'insignifiantes platitudes.

La bonne vieille télé, elle, a beaucoup de difficulté à faire de la place au commentaire de qualité.

Le grand reporter Raymond Saint-Pierre s'essaie au genre depuis peu avec sa capsule intitulée Dans la mire de Raymond, diffusée dans le cadre des journaux télévisés de Radio-Canada. Le mercredi 4 janvier, il causait famine en Somalie et, plus récemment, des frères Kohail, deux Montréalais emprisonnés en Arabie saoudite.

Le titre annonce un tir en règle sur un problème précis. Un franc-tireur, quoi. Résultat: on accouche plutôt d'une courte vue sur un grand problème étranger. Sans plus. Planté devant ses écrans, le spécialiste des questions internationales éclaire un point chaud du monde, parfois en faisant défiler des images où il apparaît lui-même. Dans la mire de Raymond distille à son tour de l'égo-journalisme pur jus. La télé demeure excellente là-dedans.

La semaine dernière, dans le cadre de l'émission C'est juste de la TV, le chroniqueur Marc Cassivi de La Presse a envoyé cette curiosité radio-canadienne au réparateur. Il soulignait que «l'emballage visuel n'est pas tout à fait adéquat». Un euphémisme pour la mise en images d'informations basiques. N'est pas René Lévesque avec son Point de mire qui veut.

TVA ne s'essaie même plus à ce jeu difficile depuis qu'il a remercié Denise Bombardier. La chroniqueuse du Devoir intervenait quotidiennement dans les très populaires bulletins de nouvelles, livrant en quelques dizaines de secondes, sur un sujet d'actualité, ses coups de gueule sociocritiques et moralistes.

À fond de train

D'autres réseaux misent au contraire sur une incessante et désolante charge à fond de train. Dumont le midi et Dumont (le soir) enchaînent souvent les commentateurs surexcités. Face à face en rajoute le matin en livrant une sorte de version imagée de la radio AM à l'ancienne.

Faut-il vraiment rappeler l'existence de Sun News Network? La nouvelle télé engagée du Canada anglais, filiale de Quebecor, porte à droite et pisse sur la gauche, sans nuances, avec une férocité dogmatique qui lui attire beaucoup moins de fidèles que le petit Devoir. À sa reprise à 23h, le 28 décembre dernier, la vedette du commentaire Charles Adler n'aurait attiré que 2000 téléspectateurs...

Le commentaire télé, est-ce donc le bagne à perpétuité? Est-on condamné à l'analyse soporifique ou à l'esbroufe?

La CBC, société soeur de Radio-Canada (et bête noire de Sun News/Quebecor), prouve que non. L'institution offre une persistante leçon d'intelligence concentrée avec ses choix de panélistes-experts, notamment à ses tables politiques. Elle remet ça avec les commentaires hebdomadaires de Rex Murphy, qui est aussi chroniqueur au National Post.

Son Point of View paraît une fois la semaine dans le cadre du National. M. Murphy ne mise pas sur l'«emballage visuel». Il ne propose pas plus une mise en contexte ni une analyse volontairement neutre, pour ne pas dire wikipédienne. Son vrai de vrai éditorial, dans la belle tradition du genre, développe un point de vue informé et personnalisé sur le monde, avec un texte serré comme un boulon de camion, bourré de formules dignes d'anthologies. D'ailleurs, fait rarissime, ses chroniques télévisuelles sont publiées en vrais de vrais livres.

Le passé du journalisme de qualité est dans ce modèle. Son avenir aussi, enfin, espérons-le.

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