Transfuges et démocratie - Le cimetière québécois des libertés politiques

Le député Francois Rebello (au centre), que l’on voit ici en compagnie de la chef péquiste Pauline Marois, a annoncé la semaine dernière qu’il passait à la CAQ, le parti de François Legault.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le député Francois Rebello (au centre), que l’on voit ici en compagnie de la chef péquiste Pauline Marois, a annoncé la semaine dernière qu’il passait à la CAQ, le parti de François Legault.

À regarder la scène québécoise autant qu'à lire les sondages, le Québec, dirait-on, est devenu un cimetière de partis politiques. Les libéraux et leur chef s'agrippent au pouvoir, sans offrir de relève prometteuse ni d'idées novatrices. Pour échapper au verdict populaire, sinon à l'enquête sur la corruption, ils guettent la première occasion d'exploiter la faiblesse de leurs adversaires, voire la morosité d'une population ne sachant trop à qui faire confiance.

En face, coalition progressiste il y a 40 ans, le Parti québécois présente, lui, le spectacle d'une secte laïque intransigeante mais affolée à l'approche d'un Jugement dernier. Une défaite aux urnes, craint-on, scellerait bientôt, avec la disparition du PQ, la mort du salut national. On y traque sans répit dissidents et réformateurs. Quant aux transfuges et autres fuyards que l'ambition ou le découragement pousse vers la sortie, ils sont fustigés sans pitié sur la place publique.

Autour du cimetière, trois groupuscules rôdent, tous en quête d'âmes perdues ou d'esprits têtus. L'un rêve encore de résurrection nationale. Un autre entrevoit, dans la désolation générale, l'aube d'un paradis social. Et un troisième recrute une troupe pour solder cette Révolution tranquille qui laisse le Québec en faillite financière et morale. Option nationale et Québec solidaire manquent de fonds et d'électeurs, et Coalisation avenir Québec (CAQ) manque de leaders et d'idées. Bref, qui trouvera le plan miracle?

Dans les institutions québécoises, il est vrai, tout n'est pas perdu. Ainsi, juges, médecins et policiers gardent la confiance d'une majorité de gens. Syndicats, entrepreneurs et ingénieurs, eux, ont plus de mal à justifier leurs pratiques d'affaires. Mais c'est la classe politique, tous vieux partis confondus, qui cherche désespérément ces réformes spectaculaires qui redonneraient aux politiciens la crédibilité morale qu'ils ont presque tous perdue.

Changer la politique


Les codes d'éthique pleuvent, mais rien n'y fait. On admire, certes, le député qui fait passer le public avant son parti. On souhaite que la discipline partisane n'interdise plus les votes libres à l'Assemblée nationale. Mieux encore, la conscience serait devenue une importante «valeur» politique. Pourtant, gare à qui devient trop indépendant. Et malheur à qui abandonne son parti. Devant ces contradictions, il faudra, pour «changer la politique», plus qu'un simple ajout aux règles de l'Assemblée ou à la loi électorale

Un premier dilemme du député tient au conflit d'intérêts qu'il affronte quand son devoir envers la population heurte son allégeance à un parti. C'est le peuple qui est souverain, dit-on, ainsi que l'Assemblée qui en émane. Mais en fait, un parti — souvent au service d'une seule cause ou d'un projet particulier — dominera le pouvoir législatif. Ses élus seront eux-mêmes assujettis au chef du gouvernement. L'opposition, alors, ne représente plus que des «citoyens de deuxième classe».

Un deuxième dilemme se pose pour le député dont le parti, un bon jour, change de chef, de programme ou de priorité. Recruté puis élu sous une bannière, va-t-il désormais suivre l'autre chef, endosser un programme différent ou défendre des idées que l'électorat a refusées? Doit-il, en plus, rester lié aux convictions de ses organisateurs, aux intérêts de ses donateurs, aux idées de sa «famille politique», au point de ne pouvoir s'en séparer sans passer pour un ambitieux, un hypocrite ou un peureux?

On croyait avoir rompu au Québec avec l'époque de Laurier («l'enfer est rouge, le ciel est bleu»). Certes, avec l'Union nationale de Duplessis, «c'est avec des rouges qu'on fait des bleus». Mais avec la modernité démocratique, la liberté devait prévaloir. Or, que reste-t-il de la liberté des élus? Encore aujourd'hui, cliques et féodalités continuent de grever lourdement les partis. On y retrouve ces puissances occultes dans les récents scandales qui ont secoué le Québec. Bref, dans les partis, la démocratie est encore loin de triompher.

Courants dogmatiques


Aujourd'hui, deux courants dogmatiques en bloquent le renouvellement. D'abord, un mouvement indépendantiste a dominé tant le programme du PQ que celui des autres formations. Ce courant, qui a entraîné la quasi-disparition des formations fédérales au Québec, est lui-même en crise maintenant. Moins spectaculaire mais plus répandu peut-être, un autre courant est en train de subjuguer le discours et l'action politiques, sans toujours dire son nom. Mais il s'agit bel et bien du fondamentalisme économique.

Autrefois, les entreprises se contentaient de financer un parti favorable à leurs intérêts. Ce financement rendu illégal, leur contribution a pris la forme de dons individuels versés par des cadres, des employés et des gens de la parenté! Depuis, d'aucuns, parmi les gens d'affaires, ont appris à contrôler une formation politique, tantôt en prenant en main le recrutement de candidats, comme au Parti libéral (PLQ), tantôt en s'installant à sa direction, comme à l'Action démocratique (ADQ), tantôt en concoctant quelque «coalition».

Ces deux courants n'ont pas seulement perturbé l'équilibre entre les partis, ils ont, dans la plupart d'entre eux, confisqué la liberté des citoyens qui en devenaient membres. Les citoyens, en effet, peuvent de moins en moins influer sur l'orientation des partis. Même des programmes électoraux sont parfois fabriqués par des maisons de publicité! Et quel parti se sent tenu de rendre des comptes au public qui, pourtant, fournit l'essentiel de ses ressources.

À la vue de ce cimetière politique, même une élection n'a plus guère de signification.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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