Scènes de la vie familiale

Née en 1961, Gil Adamson habite Toronto.<br />
Photo: Krista Ellis Née en 1961, Gil Adamson habite Toronto.

Un nouveau livre de Gil Adamson? Tout de suite je me suis précipitée. J'avais tant apprécié La veuve, il y a quelques années. L'histoire d'une jeune femme en fuite, pourchassée par des êtres maléfiques, aux prises avec ses propres démons intérieurs, son passé, ses souvenirs.

Quel souffle! Quelle intensité! Comment qualifier cet inclassable roman d'aventures, tout en intériorité, qui se passait dans l'Ouest canadien au début du siècle dernier? Terrifiant de beauté: c'est l'image qui m'était venue en refermant le premier roman, plusieurs fois primé, de cette Gil Adamson, une auteure torontoise par ailleurs poète dont je n'avais jamais entendu parler.

Rien à voir. À l'aide, Jacques Cousteau n'a rien à voir avec La veuve. À première vue. D'abord, il s'agit d'un recueil de nouvelles. Un recueil dont on croit comprendre qu'il a paru il y a une dizaine d'années et que l'écrivaine a remanié.

À bien y regarder, ça ressemble pourtant à un roman. Toutes les nouvelles sont liées. Toutes les histoires sont racontées au «je», par la même personne. Une certaine Hazel. Qu'on voit vieillir. Qu'on découvre dans l'enfance, qu'on suit dans l'adolescence et qu'on voit devenir jeune adulte.

Oubliez les péripéties. Oubliez la peur au ventre. Oubliez les poursuites folles, le rocambolesque, le grand déploiement de La veuve. Nous sommes dans le quotidien. Dans la banalité du quotidien. Au sein d'une famille canadienne contemporaine.

Nous sommes dans la tête de Hazel. Qui grandit au fil du récit. Nous voyons le monde par ses yeux. Nous sentons, ressentons les choses par elle seule.

C'est ce regard-là, cette façon de se situer dans le monde, dans sa propre famille, cette façon de sentir et de ressentir les choses, au fur et à mesure que Hazel grandit, qui fait tout l'intérêt du livre. À quel point on reste la même personne et à quel point on change, de la petite enfance à l'orée de la vie adulte.

C'est aussi la spécificité de la personnalité de Hazel qui fait le travail. En même temps que le caractère universel de ce qu'elle traduit. C'est de voir à quel point elle se sent étrangère dans sa propre famille. En même temps qu'elle se sent si proche, parfois, de son clan.

Une famille dysfonctionnelle. C'est ainsi qu'on pourrait cataloguer celle de Hazel. Mais qu'est-ce que ça veut dire au juste? Est-ce si exceptionnel d'avoir des parents qui en viennent à se chamailler tout le temps et à ne plus pouvoir se voir en peinture?

D'accord, le père est un drôle de numéro. Il passe son temps à refaire l'électricité dans la maison, surtout quand il est stressé. Quitte à ce que l'un ou l'autre se retrouve à marcher sur un fil sous tension. Tout un patenteux. Dont le fils va finir par suivre les traces, d'ailleurs, en mettant au point des rideaux à l'énergie solaire.

Quant à la mère, elle est du genre superstitieux. Et défaitiste. Du genre à entrevoir toujours le pire. Ce pourquoi elle déteste assister à des noces. «Ce qui dérange ma mère, ce n'est pas la sentimentalité du mariage; c'est plutôt la cérémonie elle-même, son optimisme total, comme si seule ma mère savait que nous sommes tous à bord du Titanic.»

Ce que Hazel retient de sa mère, à l'adolescence: «La malchance se terre dans notre vie, se fait passer pour quelque chose de simple, de plaisant.» La jeune fille sait aussi que «tous les malheurs viennent par série de trois, sauf ceux qui viennent par série de quatre».

Un mystère, sa mère, pour Hazel: «Les êtres plongent ma mère dans la perplexité, la déçoivent. J'essaie de la percer à jour; j'essaie très fort de la comprendre. Mais, au fond, elle reste pour moi un mystère. Et je crois qu'au fond elle est aussi un mystère pour mon père.»

Ajoutez à cela un grand-père excentrique, qui n'hésite pas à se promener en décapotable avec un chien mort sur la banquette arrière. Un fabulateur, qui radote les mêmes histoires jusqu'à y croire. Pour ne pas dire un fou.

Ajoutez encore à cela une grand-mère constamment dépassée par les événements. Un oncle aventurier, coureur de jupons. Et une ribambelle de cousins, cousines, qui débarquent à la maison en virant tout sens dessus dessous.

L'observation et le rêve


Pendant ce temps, Hazel observe, Hazel écoute. Hazel grandit. Elle a cette faculté d'entendre ce qui se dit à travers les portes, les murs, «même à distance». Et quand ça lui échappe, elle a recours à son imagination, invente des scénarios.

Elle a aussi cette manie, de plus en plus, d'épier les voisins, à l'aide de jumelles. Elle tiendrait plutôt de son père là-dessus: regarder ailleurs quand ça va mal, quand le bateau coule. Autrement dit: «Notre vie familiale est si chaotique qu'il est réconfortant de voir à quel point les autres sont tordus.»

Hazel rêve, aussi, beaucoup. Et elle écrit de la poésie. Bientôt, le sexe, torride, avec le premier venu, fera partie de ses portes de sortie... faute de pouvoir vivre l'amour avec un grand A, l'amour absolu.

Toujours, chez elle, à tous les âges, ce sentiment d'étrangeté qui la guette. «Parfois, cette situation me trouble. J'ai l'impression d'être une extra-terrestre parachutée dans cette famille, tandis que mon vrai moi, avec ses souvenirs, est ailleurs, perdu.»

Les souvenirs lui échappent. Les autres lui échappent. Elle s'échappe à elle-même, s'échappe constamment d'elle-même, du monde. Telle est Hazel au bout du compte.

Hazel, avec son mal-être, son flottement. Sa dérision, son humour. Sa fausse désinvolture. Ses métaphores inattendues, ses étincelles, son piquant. Ses manques, ses révélations. Sa tendresse. Son désir de suspendre le temps. Son désir d'y voir clair.

Hazel, à qui l'on s'attache de plus en plus. À qui Gil Adamson parvient à donner une vraie voix. Rien à voir avec La veuve, sinon cela. Sinon cette voix qui s'insinue, monte en nous jusqu'à nous habiter complètement.

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