Six à la douzaine

Portrait de famille québécoise circa 2012: Madeleine, 82 ans, Sébastien, 16 ans, Jeanne-Florence, 11 ans, Mathieu, 2 ans, Élise, Gabriel, 52 ans, Jérôme, 6 ans. Deuxième rangée: Béatrice, 17 ans, et Guillaume, 14 ans.
Photo: Source: Josée Blanchette Portrait de famille québécoise circa 2012: Madeleine, 82 ans, Sébastien, 16 ans, Jeanne-Florence, 11 ans, Mathieu, 2 ans, Élise, Gabriel, 52 ans, Jérôme, 6 ans. Deuxième rangée: Béatrice, 17 ans, et Guillaume, 14 ans.

Lorsque j'ai rencontré Élise, il y a un an et demi, elle tenait son bébé de six mois dans les bras et semblait plus détendue que bien des célibataires qui s'achèvent sur l'autel de la performance. Je me suis dit qu'elle baignait encore dans la soupe hormonale, qu'avec six enfants sur le dos et un job à temps plein à l'ONF elle redescendrait un jour de son petit nuage arc-en-ciel.

Assise autour de la table familiale avec eux, vendredi dernier, je constate qu'Élise est aussi calme qu'une nappe phréatique, même si le puits de sa maison est vide.

C'est la première fois que je célèbre les Rois avec autant d'enfants dont aucun n'est un «enfant-roi». Nous avons eu beau diviser les deux galettes — une pour les filles, une pour les garçons —, je ne sais toujours pas comment ils ont fait leur compte pour se retrouver avec deux rois et aucune reine. De toute façon, il n'y a pas d'eau pour faire la vaisselle. Tout le monde a congé et se partage les couronnes. La propriété privée n'existe pas tellement dans une grande famille. Ou alors, pas pour très longtemps.

La vaisselle sale de 12 convives s'empile et Élise sourit. «Je ne m'en fais pas avec ce qui n'est pas important», dit-elle comme pour m'expliquer une évidence qui m'échappe encore. J'essaie de jauger ce qui l'emporte chez elle: l'insouciance, la confiance en l'avenir ou l'indépendance d'esprit. Cette fille ne se noie pas dans un verre d'eau.

Le papa des enfants, Gabriel, est installé au bout de la table, couvant sa nichée du regard protecteur et fier de celui qui sait ce qu'il possède en actif: une armée de bras, un clan. À l'autre bout, sa mère Madeleine, qui les suit de près dans l'aventure depuis les débuts, avale son deuxième bol de soupe.

C'est elle qui fait la lessive trois fois par semaine, qui reçoit les petits du primaire pour le repas du midi (elle habite un des étages de leur triplex, en ville), et c'est encore elle qui tenait lieu de CPE pour les trois premiers marmots avant son AVC en 2000.

À l'intention des deux géniteurs prolifiques, j'ose un: «En voulez-vous d'autres?»

La question — de circonstance — pourrait créer un malaise.

— Il n'y a plus de place dans l'auto, lance l'aînée Béatrice.

— Moi, j'en aurais eu 12, laisse tomber Élise en parlant au passé. J'aime ça. Et la plupart de nos amis nous envient, regrettent de s'être arrêtés à un ou deux.

— On ne vous fait pas de commentaires désobligeants?

— Non. Y a seulement Dan Bigras qui m'a dit qu'il nous achèterait une télé...

Il est vrai que la télé est un instrument de contrôle des naissances redoutable. Mais Élise et Gabriel ne regardent pas le Bye Bye, n'en veulent ni à Véro ni à son chum pour leurs ratages humoristiques. Leur famille suffit largement à refaire le monde et à s'en réjouir chaque début d'année. Leur révolution à eux est un acte politique insolite et anachronique dans un monde solo. L'écran plat devient conformiste en comparaison.

Et Jérôme voudrait un chien


Nous sommes allés récolter les chocolats que les farfadets parsèment dans la forêt chaque jour durant les vacances avec un Jérôme médusé et une Jeanne complice, tandis que Mathieu pique un somme dans la luge. Ils ne se sont pas aperçus que leur mère a réemballé certains cadeaux de l'année dernière à Noël. Ça en fait plus sous le sapin. Fin de l'exposé sur la surconsommation.

Dans son refuge à la campagne, Élise aime être dehors, en ski l'hiver, les deux mains dans la terre de son jardin l'été. L'intimité de couple? «Entre 8h30 et 10h le samedi matin, dans les chaises du remonte-pente.» Les problèmes de couple? «On essaie de ne pas trop en avoir...» Du temps pour soi? Aller prendre une marche pour endormir Mathieu en poussette ou dans son auto, coincée dans le trafic.

Élise ne fait jamais de plans plus de 24 heures à la fois, «sinon, ça ne fonctionne pas». Elle aime l'aventure, décide des repas la veille, cuisine rapidement, selon l'humeur et le nombre de convives, jamais le même. À l'épicerie, elle est efficace et flambe 120 $ pour un seul repas. Ce soir, ce seront des moules à la thaïlandaise, des frites et une salade de fruits avec les galettes que j'ai apportées. Elle embarque deux caisses de clémentines qui disparaîtront en deux jours si les enfants n'invitent pas trop d'amis à la maison. «Les amis rappliquent toujours chez nous. Les plus petits sont un pôle d'attraction, ça crée des maillons. Mathieu a appris à marcher à 15 mois parce qu'il était toujours dans les bras de quelqu'un!» Gabriel ajoute, en s'esclaffant: «Nous sommes polarisants!»

Juste pour nourrir la marmaille, il leur en coûte 600 $ par semaine, sans compter les visites régulières chez Costco et le demi-veau acheté chez le fermier du coin. Pour le roulement au quotidien, trois frigos turbinent à plein régime. Béa a collé une liste des «choses à manger» dessus, dont dix pots de confitures à terminer... Gare à celui qui oserait en ouvrir un nouveau.

J'ai toujours été fascinée par le livre Treize à la douzaine (l'histoire d'une famille de 12 enfants) et les balles de tennis sous les pattes de chaise dans une maison, comme à l'école. Peut-être que je retrouve un peu de cette ambiance collective ici, un joyeux capharnaüm où il semble impossible de terminer une conversation, où la solitude n'existe pas, mais où l'on ne s'ennuie jamais un seul instant. Et puis, la force du nombre nous terrasse ou nous rassure, c'est selon.

Cette complicité muette, faite de gènes et de sang, me rappelle l'adage «Blood is thicker than water». Mais quand il ne reste que deux rangées de biscuits au chocolat dans la boîte, être nombreux peut s'avérer un cas de conscience. Par contre, si tu n'as rien à écrire dans ton curriculum, ça peut toujours être utile dans la section «Expériences pertinentes» ou «Références».

Guillaume le rebelle, le seul à dire «Y a trop de monde ici, c'est chiant!», et Sébastien au regard aussi tendre que celui d'un papy, s'échinent sur les pommes de terre avec l'appareil Starfrit; Béa et sa copine Évelyne font la salade de fruits en se racontant des trucs de filles; Gabriel grille une clope dehors en jasant avec la friteuse; Élise réveille les moules avec une recette que Jeanne a rapportée de son cours de cuisine en parasco; Jérôme écoute Tintin devant la vieille télé; Madeleine s'affaire partout, petite fée silencieuse à qui rien n'échappe; tandis que Mathieu tourne en rond en grappillant des raisins et en sifflant des «sssssss», sa version économe de «s'il vous plaît».

Enseignante durant 34 ans, Madeleine a toujours eu une vingtaine de gamins autour d'elle. Dans sa vie personnelle, elle a perdu trois de ses quatre enfants, sans compter son mari, à l'âge de 50 ans. «Tous des accidents...», me confie-t-elle sobrement. Il y a 30 ans, elle s'est retrouvée, à Noël, en tête à tête avec son fils Gabriel. La famille leur a semblé bien petite. Trop, peut-être, pour poursuivre seuls.

103 carrés de trottoir

S'ils étaient cathos, granos ou mormons, on pourrait toujours expliquer leur élan, un amour qui dure depuis 20 ans et s'est soldé par six bouches à nourrir. Sans compter le volley-ball, le ski, le hockey, le piano, la guitare, le théâtre, les activités et les problèmes existentiels de chacun et sans oublier les 103 carrés de trottoir que Gabriel parcourt matin et soir pour aller reconduire Jeanne et Jérôme à l'école primaire du quartier et revenir à son bureau... chez lui.

«Après le quatrième enfant, tu sais si ton couple est capable d'en prendre un autre», rigole Élise. Pour se détendre, cette femme-pieuvre joue de la musette et des polkas à l'accordéon. Aux États-Unis, on diffuse des télé-réalités pour moins que ça. Je suis certaine qu'un épisode de 19 Kids and Counting n'est pas aussi divertissant qu'une seule journée dans leur vie.

Je me demande ce qu'ils feront lorsque les poussins auront quitté le nid. Le empty nest syndrome, ça leur effleure l'esprit? «Aucune chance que ça nous arrive! assure Gabriel. Quand Mathieu aura l'âge de partir, Béa va nous amener ses kids pour qu'on les garde.»

Et ce sera reparti pour un tour.

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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Et les zestes

Joué à Dixit (8 ans et +), un jeu fantastique qui allie l'imagination, les associations d'idées, la parole et les fous rires. Il nous a ralliés autour de la table durant les Fêtes, enfants, ados comme grands. Ce jeu a récolté une foule de prix mais c'est sa poésie et son mystère qui séduisent le plus les adeptes que nous sommes devenus.

Perdu au nouveau Docte Rat Bouffe (14 ans et +). Déjà, personne ne voulait jouer contre moi; ils se sont mis en équipe pour m'achever sur l'autel des connaissances culinaires. Un jeu qui s'inscrit dans la mouvance foodies et où les questions permettent d'apprendre sur l'alimentation, la cuisine, les cultures, l'agriculture et les confitures. Pour la déconfiture, j'ai hâte de prendre ma revanche.

Feuilleté le livre Repas de famille de Ferran Adrià (Phaidon), l'Espagnol de la cuisine moléculaire (elBulli). Rien de tout cela ici. Cuisine illustrée comme un roman photo et ingrédients au goût du jour, avec une touche catalane comme la soupe à l'ail et paprika servie avec des croûtons de pain rissolés dans l'huile d'olive et un oeuf mollet. De délicieuses idées et des ingrédients faciles à trouver (ananas à la mélasse au citron vert ou mangues au yogourt au chocolat blanc). Sans compter les photos, qui pourront inciter les enfants à mettre la main à la pâte. Pour ceux qui ne peuvent pas se payer le resto mais veulent manger comme le grand chef.

Aimé 1001 secrets de parents de Laurence Bernabeu. Ça prend un village, eh bien voici les secrets qu'ils vous glisseraient si vous en aviez un sous la main. À défaut de... une foule de petites idées et de trucs sympas.

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JoBLOG

Paroles en l'air

Mon B: «Maman, il est dans quoi, Stephen Harper?»

Moi: «Il est dans le Parti conservateur.»

Mon B: «Il n'est pas dans le Q?»

Moi: «Non. Pas que je sache.»

Mon B: «C'est Jean Charest qui est dans le Q?»

Moi: «Non plus. Il est dans le PLQ.»

Mon B: «Alors, c'est qui qui est dans le Q?»

Moi: «Tu ne les connais pas...»

http://fr.chatelaine.com/blogues/jo_blogue

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«Si la théorie de l'évolution est vraie, comment se fait-il que les mères de famille n'aient toujours que deux mains?»
- E. Dussault

«Le dernier d'une famille nombreuse a l'impression d'être monté en surnombre dans un train déjà complet.»
- André Birabeau

À voir en vidéo