2012

Le romancier anglais de la première moitié du XXe siècle, G. K. Chesterton, aurait dit un jour: «Lorsque l'homme cesse de croire en Dieu, cela ne signifie pas qu'il ne croit en rien, c'est qu'il est prêt à croire n'importe quoi.» En fait, tous ceux qui tentent de faire triompher la raison dans ce monde perturbé par des secousses sismiques de passions aveugles s'alarment du fait que les humains sont devenus de plus en plus crédules. Ni les acquis de la raison ni les avancées scientifiques et technologiques ne parviennent à mettre à mal les délires, les aveuglements, les déchaînements haineux qui entraînent les hommes vers la régression, donc vers un nouvel esclavage.

Le progrès aujourd'hui semble moins l'affirmation d'une volonté humaine pour parvenir à un dépassement personnel et collectif qu'une soumission aux courants dominants; qu'il s'agisse de la mondialisation économique, du communautarisme culturel qui à long terme risque de faire disparaître les identités nationales ou du triomphe d'une technologie qui transforme l'être humain en un robot pensant.

Le changement n'est toujours pas synonyme de progrès comme trop de gens sont portés à le croire. Pas plus que la perpétuation du présent n'est garante de l'avenir. Notre crédulité actuelle s'inscrit dans un désenchantement face à nos idéaux, face aussi à ceux qui ont trahi nos espoirs, ceux en qui nous avions mis notre confiance. L'époque nous rend irritables, agités, d'une humeur en dents de scie et bien sûr, elle nous plonge dans une inquiétude permanente.

Ayant abusé de notre patience, ceux qui nous dirigent sont tous mis au banc des accusés. Nous semblons donc attirés par ceux qui portent l'étiquette de la nouveauté. Tout semble préférable à ce qui est connu, expérimenté. D'une certaine manière, nous aspirons à une virginité, apparente évidemment. Les nouveaux partis, les nouveaux politiciens, les nouveaux pauvres, les nouveaux riches, les nouveaux gourous, les nouvelles stars, les nouvelles idées, les nouvelles amours attirent ou séduisent.

Les gens veulent être flattés dans leurs croyances, leurs préjugés, leurs illusions. Le pouvoir appartiendra à ceux qui l'ont compris, et qui taisent ce que le «peuple» ressent mais ne veut pas entendre. Ceux qui font métier de réfléchir n'ont plus la cote devant les obséquieux et démagogues qui surfent sur les vagues à la mode du jour. Les intellectuels qui ont nourri de leurs réflexions et de leurs connaissances la société d'hier sont devenus des exilés de l'intérieur. Quel rôle attribuerait-on aujourd'hui à un Fernand Dumont, un de nos penseurs les plus vibrants et lumineux? Sa parole ne vaudrait sans doute pas plus que celle de n'importe quel blogueur qui se répand dans les médias sociaux.

Il faut vraiment faire preuve de crédulité pour croire que grâce à ces médias chacun écrit l'Histoire. Les internautes ont une capacité de nuisance et de désinformation, certes, mais nullement le pouvoir qui repose sur la connaissance, le jugement et avant tout sur le sens de la responsabilité sociale. En 2012, quelles sont les forces vives de la nation, comme on les désignait jadis? Des jeunes qui échappent aux modes. Des jeunes studieux, affirmés dans leurs convictions, plus ouverts aux autres sans tomber dans le relativisme, des jeunes en quête de modèles et d'inspirateurs, des jeunes, généreux, altruistes et scandalisés de ce monde matériel qui laisse sans autre espoir que la réalité consommable du moment.

Ce sont aussi les gens qui refusent de vivre en adhérant à une conception simpliste de la politique, des rapports sociaux, qui doutent des vertus des extrémismes, y compris celles de l'extrême centre, cette position camouflant l'ambiguïté, l'ambivalence et l'incapacité à définir une vision de la société de demain. Ce sont des gens qui assument par leurs choix intellectuels éloignés des sondages de popularité de vivre dans une solitude, inconfortable parfois, douloureuse aussi et dont les idées sont en porte à faux avec le prêt-à-penser. Ils se retrouvent dans tous les secteurs d'activités. En éducation, dans le domaine social, en médecine et en politique où ils ont comme handicap leur malaise devant la partisanerie qui aveugle. On en retrouve même dans le monde des affaires, car l'idéal de justice sociale n'est pas absolument incompatible avec la recherche d'une forme de profit.

L'année 2012 s'annonce agitée socialement, imprévisible économiquement, mais tout aussi fascinante qu'inquiétante. Les dictatures n'échappent plus aux foules en colère, les démocraties sont plongées dans une crise existentielle et à travers la planète se vérifient les aspirations à la liberté, preuve indiscutable de sa valeur universelle. La crédulité fait des ravages à n'en point douter. À preuve, les théories du complot alimentées par une surmédiatisation. L'extrémisme religieux progresse, mais paradoxalement provoque une prise de conscience, du Sahara jusqu'à l'Iowa.

Avant tout, cette période de l'Histoire ni faste ni réjouissante permet aux gens de bonne volonté une réflexion — qualifions-la d'archéologique — sur l'être humain, ce qui l'anime, le fait souffrir et le convainc d'espérer malgré tout.

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