Essais québécois - Santé: le privé n'est pas la solution

Le 12 décembre dernier, le propagandiste néolibéral Éric Duhaime commentait l'état du système de santé québécois à l'émission de Mario Dumont, à V. Il disait, en substance, que ça allait mal, que le vieillissement de la population allait empirer les choses, que le maintien du monopole public rendait la situation intenable et que seule une contribution plus importante du privé, avec son «argent frais», nous permettrait de nous en sortir.

S'il avait lu Médecine publique, médecine privée. Un choix de société, un collectif sous la direction de Fernando Alvarez, Duhaime, qui semble n'être abonné qu'aux publications de l'Institut Fraser et de l'Institut économique de Montréal, aurait été obligé de ravaler son baratin de valet de Chambre de commerce.

Professeur au Département d'administration de la santé de la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, André-Pierre Contandriopoulos, dans cet ouvrage, dégonfle la vulgate néolibérale au sujet du système de santé. «Toutes les études sur les coûts du système de santé au Québec et au Canada qui utilisent les données officielles, écrit-il, montrent que les dépenses de santé ne sont pas hors de contrôle et que leur augmentation ne met pas en péril les finances publiques.» Les postes de dépenses qui augmentent le plus, d'ailleurs, ne sont pas ceux qui sont exclusivement publics (les hôpitaux, par exemple), mais ceux où le privé est présent (les produits pharmaceutiques, par exemple).

Quant au vieillissement de la population, il s'agit d'un autre spectre destiné à faire peur au monde pour justifier un programme idéologique. Ce vieillissement, écrit Contandriopoulos, date des années 1970 et est progressif et prévisible. «Sa progression depuis la fin des années 1990 ne s'est pas accélérée, ajoute le chercheur. Si le Québec, comme les autres pays riches, a su gérer la situation pendant plus de 30 ans, il n'y a aucune raison qu'il ne réussisse pas à le faire durant les 30 années à venir!»

L'efficacité du privé serait aussi un mythe en cette matière. Le financement privé serait notamment très gourmand quant aux dépenses administratives. «Au Canada, par exemple, les 13 % des dépenses totales [en santé] qui sont gérées par des assurances privées coûtent aussi cher à gérer que les 72 % des dépenses publiques!», rappelle Contandriopoulos. Dans Le privé en santé. Les discours et les faits (PUM, 2008), le plus solide ouvrage de référence dans ce débat, les chercheurs Trigub-Clover et Lamarche, après avoir comparé les systèmes de santé de 11 pays, en arrivent à la même conclusion: «Les pays les plus performants sont ceux où le financement, la prestation de services et la gouvernance sont assurés par le secteur public. À l'inverse, les pays les moins performants sont ceux où le secteur privé assume ces trois fonctions.»

Un débat idéologique

Si ce débat perdure depuis 30 ans, c'est qu'«il ne s'agit pas d'un problème technique, mais bien d'une question idéologique», écrit Contandriopoulos. Le système de santé, continue le chercheur, «est le miroir de la société tout entière». En ce sens, il nous revient de décider dans quel genre de société nous voulons vivre. Il y a plusieurs modèles (on le constate en comparant les États-Unis et le Danemark, par exemple) et chaque modèle propose un arrangement original entre ces valeurs que sont l'équité, la liberté et l'efficience.

Au Québec, écrit le pédiatre Fernando Alvarez, «nous devons décider en toute connaissance de cause si le système d'administration des soins de santé doit être conçu ou structuré pour répondre aux intérêts de tous les membres de cette société en leur offrant la même égalité d'accès ou pour répondre prioritairement à des intérêts particuliers». Pour Alvarez, il ne fait pas de doute que l'option publique est plus juste et plus efficace que l'option privée et que l'option mitoyenne annonce un malheureux glissement vers la seconde.

Marie-Claude Goulet, présidente de Médecins québécois pour le régime public, abonde dans ce sens en démontrant que, «depuis un certain temps, le système public se rend complice de sa propre privatisation». Depuis 1980, rappelle-t-elle, les transferts fédéraux-provinciaux en santé ont diminué, des services ont été désassurés (soins dentaires, examens de la vue) et les conditions de travail du personnel de la santé se sont détériorées, encourageant ainsi le développement des agences privées qui empire la situation.

D'autres éléments contribuent à affaiblir le système public et à nourrir le discours du recours au privé comme solution: surfacturation illégale (obligation d'un abonnement dans certaines coopératives ou cliniques), actes exclus (IRM, échographies), multiplication des médecins non participants qui continuent d'envoyer leurs patients à des spécialistes du réseau public, radiologistes qui profitent de l'exclusion de certains actes pour détourner des patients vers le privé, CHSLD (mal) gérés en PPP au détriment des patients, centres médicaux spécialisés financés par le public qui opèrent dans le privé, mais abandonnent le suivi des patients au public, etc.

Toutes ces dérives fragmentent l'offre de soins, compliquent la gestion du système et le contrôle des dépenses, nuisent à l'accessibilité et engendrent un déficit démocratique (puisque le privé, même financé par le public, prend ses décisions). Le monopole public dénoncé par Duhaime, on le constate, existe de moins en moins, mais cette évolution ne rime pas avec amélioration.

L'économiste Marcel Boyer, dans cet ouvrage, joue le rôle du contradicteur, en plaidant pour un système dans lequel le secteur privé concurrentiel produirait les services de santé définis et financés par l'État. Il a le culot d'appeler «social-démocratie» ce système qui repose sur le principe «dépenses publiques, profits privés». Un tel détournement de terme relève de la supercherie intellectuelle.

Si la justice sociale, la qualité des soins et l'efficience économique nous importent plus que la liberté égoïste des nantis, on donnera raison à Fernando Alvarez qui conclut que, «d'un point de vue sociétaire [sic], le système de santé public contribue plus à la richesse collective du pays qu'à l'enrichissement ponctuel d'individus ou de groupes particuliers oeuvrant dans le domaine privé».

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louisco@sympatico.ca

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17 commentaires
  • Michel Cromp - Abonné 31 décembre 2011 10 h 29

    À quand un système de santé véritablement public!

    Bien que nous ne puissions qu'applaudir cette contribution au débat, il est triste de constater que la question du statut des médecins a l'intérieur du système de santé soit encore une fois occultée!

    L'offre de services en santé restera bancale tant et aussi longtemps que perdurera cet accommodement compromettant de 1971, où les medecins sous la menace, ont obtenu la possibilité de facturer à l'acte et de préserver leur statut de travailleur autonome.

    20,000 médecins autonomes, cela fait beaucoup de petites PME pour gérer l'offre médicale d'un seul système de santé!

    Depuis ce moment, tous les ministres de la santé ont dû se compromettre à coup de bonbons monétaires incitatifs et de propositions de patentes structurelles (GMF et consorts...) pour tenter de se rapprocher un tant soit peu de la proposition originelle d'organisation des services de santé. Le résultat est navrant, l'organisation n'est pas plus efficace et le poste budgétaire de la rémunération des médecins est en croissance exponentielle.

    À quand la mise en place du plan original du système de santé. À quand les médecins salariés à l'intérieur d'un système de santé vraiment public!

  • Darwin666 - Abonné 31 décembre 2011 10 h 44

    N'ayons pas peur des mots!

    «Propagandiste néolibéral»
    «valet de Chambre de commerce»
    «supercherie intellectuelle»
    «liberté égoïste des nantis»

    C'est rafraîchissant de lire des descriptions aussi précises!

  • Roland Berger - Inscrit 31 décembre 2011 10 h 52

    Nous en sommes là

    Bien oui, nous en sommes là. Une partie grandissante de la population québécoise s'est laissée convaincre que l'augmentation de la richesse collective passe inévitablement par l'enrichissement des riches. Legault n'est pas populaire pour rien.
    Roland Berger

  • Maco - Abonné 31 décembre 2011 11 h 43

    Grotesque!

    Comment pouvons-nous en arriver là? De grotesque discours sur le privé plus efficace que le public! Comment sommes-nous si imbéciles collectivement pour qu'un tel discours puisse avoir des adeptes?

  • camelot - Inscrit 31 décembre 2011 13 h 59

    Le jupon dépasse

    On comprend vite la position de monsieur Alvarez : Il travaille au CHUM !